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20/10/2015 10h:51 CET | Actualisé 20/10/2016 06h:12 CET

La Révolution tunisienne vue par une fille de la dictature (Partie 1)

Flickr Sarah Murray

Je m'appelle Mariem Farhat et je suis née le 20 Avril 1992 à Tunis. Autrement dit, je suis une fille de la dictature. Je suis née en pleine ère Ben Ali et n'ai jamais connu d'autre régime.

J'ai grandi cernée par d'immenses posters à son effigie sur lesquels on le voyait souriant toujours du même sourire. Quand j'étais petite, je le prenais pour un personnage bienveillant et immortel. En grandissant, j'ai appris à craindre ce visage figé par le botox, que je connaissais par cœur, car à chaque fois que je voulais parler de lui on me disait de me taire. On me disait que la Tunisie était une démocratie et que Ben Ali était le président que le peuple s'était choisi.

Et puis j'ai appris ce qu'était la démocratie à l'école et j'ai commencé à me poser quelques questions.

J'ai grandi dans un pays où le mauve était la couleur nationale. On empruntait le boulevard du 7 Novembre pour se rendre à l'aéroport de Tunis-Carthage et prendre un vol Seven Air. J'ai grandi en pensant que mon pays était merveilleux tellement les spots de TV7 le magnifiaient.

Point de misère ni d'injustice en notre verte Tunisie, pays le plus évolué du Maghreb, pays épargné par la déferlante islamiste Al Qaïdiste, pays où les femmes sont libres et heureuses. Point de liberté d'expression, de manifester, d'union, non plus, mais ça on ne le disait pas trop, "à quoi bon?".

"Quelle Horreur!" S'exclament aujourd'hui les démocraties centenaires qui étaient pourtant, dans le temps, de si bonnes amies du régime. En même temps, la Tunisie, ça n'est pas la France, la Tunisie c'est le Tiers Monde. C'est un petit pays qui n'a pas de pétrole mais a de belles plages. Une jolie destination de vacances tenue par de généreux hôtes.

Comment est-il possible de vivre dans de telles conditions, me demanderez-vous. Je vais vous dire comment.

Tout ce petit monde étrange dont j'ai fait ici le portrait à travers mes yeux naïfs de l'époque, c'était mon monde, ma réalité. En plus, il est vrai que j'avais mon petit confort étant donné que je fais partie de la classe qu'on appelle aujourd'hui, si affectueusement, la classe des zéro virgule.

De cette jeunesse bobo qui se fait accompagner au lycée français en chauffeur, qui va au ski à Megève en hiver et à la plage au Sindbad l'été. De cette jeunesse dorlotée, couvée de fils à papa complètement déconnectée de la réalité. Je m'excuse, mes amis, d'être aussi méchante mais vous l'aurez compris, c'est autant votre procès que le mien que je mène ici. Somme toute, la dictature, ça ne me dérangeait pas plus que ça.

"C'est toujours mieux que les islamistes", me disait-on et soudain les spectres terrifiants des femmes afghanes emmitouflées dans leurs moustiquaires horribles dansaient dans ma tête. On se racontait des bobards auxquels nous n'étions plus dupes depuis longtemps mais dont nous nous efforcions de nous convaincre car c'est plus facile et plus sûr.

Tout cela est bien caricatural mais au fond assez vrai: nous étions endormis par notre confort dans un état de lâcheté et de léthargie généralisé. La liberté d'expression? On peut s'en passer tant qu'on a le foot, les feuilletons égyptiens à la télévision, la séance unique en été et tant que le pain, les pâtes, l'essence et les patates sont subventionnés.

Et puis nous avions peur. Cette peur est loin de la terreur que devaient connaître quotidiennement les individus vivant sous les anciennes dictatures totalitaires. Personne n'a jamais été raflé puis déporté dans un goulag saharien, toutefois, tout le monde avait déjà entendu parler de petites histoires d'emprisonnement. Jamais vraiment de torture ou de violence mais notre imagination faisait bien le travail. Il y a bien d'autres moyens de ruiner la vie de quelqu'un. C'est ça la force de la dictature: cette capacité à figer un pays dans un état donné en utilisant comme ciment la peur.

Pendant 23 ans, ce petit monde a continué à tourner en dépit de sa corruption endémique, de sa violence, de sa lâcheté sur le plan international et du manque criant de finesse de ses dirigeants. Les Ben Ali/Trabelsi avaient absolument tout ce qu'ils voulaient et tout le monde le savait: les plus grandes firmes du pays étaient entre leurs mains, ils étaient les orchestres du trafic de drogue et de prostitution et ils vivaient une vie d'un luxe affolant. Toute la famille croulait sous les bijoux et les voitures de luxe et tout le monde acceptait cette réalité avec ce fatalisme si tunisien.

Et puis, un jour, un marchand ambulant s'immole devant la municipalité à Sidi Bouzid, une ville du centre de la Tunisie dont je n'avais moi-même, je l'admets, jamais entendu parler, les régions centrales étant assez peu visitées par nous autres, tunisois. Cela avait eu lieu pendant les vacances de décembre et j'étais à Tunis quand Bouazizi est décédé. Je devais rentrer à Paris la semaine suivante pour y poursuivre mes études.

De bouche à oreille, la rumeur commençait à courir que des soulèvements avaient lieu dans le sud du pays. Inquiète, j'ai alors demandé à ma mère si elle pensait qu'il y avait un risque que le mouvement gagne la capitale et qu'un soulèvement général se produise. "Tu parles, dans un pays comme le nôtre, c'est impossible", m'avait-elle répondu.

Je retourne en France sur ces paroles tranquillisantes et, une semaine plus tard, l'impossible commence à devenir réalité. Les insurrections se répandent comme une trainée de poudre. Je suis leur évolution depuis la France en restant collée à Facebook toute la journée. Les statuts, articles, vidéos sont affolants.

Je me souviens de la vidéo où des milliers de personnes scandent "dégage!" devant le ministère de l'Intérieur, du discours du dictateur la veille de son départ et de son "fhemtkom" ("je vous ai compris") ensuite devenu si tristement célèbre, du couvre feu à 18 heures et du bourdonnement des hélicoptères qui doublaient la voix de ma mère quand je l'appelais au téléphone. Bien sur, je n'étais pas en Tunisie le 14 Janvier quand tout a basculé donc je n'ai pas vraiment "vécu" la révolution à proprement parler. Je l'ai vécue à ma manière, de l'extérieur ce qui était peut-être encore plus douloureux car moi, j'étais en sécurité alors que toute ma famille et tous les êtres qui me sont les plus chers étaient cloitrés à la maison de Tunis.

Et soudain, c'est la délivrance. Ça y est, après deux semaines de lutte acharnée, de combats, de douleur, de sang et de larmes, il s'en va enfin. Quand j'apprends la nouvelle, je me sens soulagée comme si on venait de m'ôter une tumeur cancéreuse. Je me sens soulagée, fière, presque euphorique.

Nous sommes libres, nous n'avons plus à avoir peur: pour la deuxième fois dans l'histoire de notre pays, nous nous sommes émancipés. Nous avions jadis bouté les Français hors de chez nous à présent c'est le dictateur que nous bannissons. Bannir la dictature se révèlera un peu plus compliqué mais ça, c'est une autre histoire qui n'a pas encore fini de se réaliser.

Point de leader pour conduire ce mouvement cette fois cependant. C'est une victoire héroïque collective ce qui la rend encore plus savoureuse. On parle de nous partout ce qui nous gonfle d'orgueil. Le monde n'en revient pas: ce petit pays arabe, musulman, coincé entre l'Algérie et la Libye comme une carie entre deux molaires vient révolutionner le regard qu'on porte sur le monde arabe.

Prise d'une fébrilité nationaliste j'apprends l'hymne tunisien dans sa totalité - et oui, nous autres zéro virgule du lycée Français ne l'apprenons malheureusement pas ou mal à l'école - et me le récite en arpentant ma chambre d'internat. Le dernier couplet:

"idha el chaabou yawman arada el hayet

Fa la bodda an yastajiba el kadar

Wa la bodda lelleyi an yanjali

Wa la bodda lel kaydou an yankassar"

A des allures de prophétie.

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