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27/02/2018 13h:22 CET | Actualisé 27/02/2018 13h:22 CET

Ma copine la Tunisienne

Consulat Tunisie

Ma copine la Tunisienne, elle connaît toutes les ruelles de sa ville, les bonnes adresses, les petites boutiques, les vieilles habitudes.

Elle vagabonde sur la plage pour se vider l'esprit, elle regarde passer les familles sur la corniche, elle grimpe au plus haut de Sidi Bou Said quand elle doit réfléchir, elle a mangé sa première glace chez Salem, pris sa première cuite au Plaza, se rappelle de sa première baignade sur les plages de Hammamet, fait sa première chute à Dah Dah, a connu ses plus grandes joies sur la colline de Gammarth, a vu naître ses premiers espoirs à la Goulette, et a affronté ses premières déceptions non loin d'un arrêt du TGM.

Ma copine la Tunisienne fait la meilleure Chorba du monde, elle ajoute de l'harissa partout où elle peut, elle aime le bruit de la brick qui plonge dans l'huile, l'odeur du fricassé du Saf Saf, elle aime crier des "kess" aux chats du quartier, elle ne dort pas sans une poignée de jasmin près du lit et ne finit pas une journée sans la chaleur réconfortante d'un verre de thé.

Ma copine la Tunisienne, déprime quand elle ne voit pas la mer, ma copine la Tunisienne se sent étouffée lorsque elle n'entend pas le bruit des vagues et ne perçoit rien de l'horizon. Elle a un accent chantant quand elle parle français, un accent saccadé lorsqu'elle parle arabe.

J'ai vu ruisseler d'adorables larmes sur ses joues après chaque attentat, j'ai vu sa peau vibrer à chaque fois qu'elle a eu peur pour son pays, j'ai vu sa gorge se serrer à chaque match des Aigles, j'ai vu son sourire éclater après chaque victoire, après chaque joie, après chaque réussite.

Ma copine la Tunisienne ne connaît que le dinar comme monnaie, elle ne connaît ni taux de change, ni fluctuation. Elle ne s'inquiète que du prix du kaki ou de son paquet de cigarettes au "Attar" (épicier).

Ma copine la Tunisienne déborde d'idées et de projets concrets et prometteurs pour participer au développement et rayonnement de son pays. C'est là qu'elle voit sa vie, c'est là qu'elle veut investir et construire son avenir. C'est là et seulement là qu'elle rêve de réussir pour rendre un peu au pays auquel appartient son coeur.

Quelle est la différence entre elle et moi? On a les mêmes références, les mêmes souvenirs, la même enfance, on a connu les même professeurs, mangé les mêmes "Gaucho", dans les mêmes goutés d'anniversaire, et après les mêmes folles soirées d'été...

Et pourtant on lui répète qu'elle est une étrangère, on se moque de son accent, on lui demande ce qu'elle vient faire quand elle se présente à la douane, on l'appelle "la française", "l'italienne", "la gaouria", on lui demande d'où elle vient, et quand elle répond de la Marsa, on pouffe, on ricane... et pourtant, c'est bien là qu'elle est née, qu'elle a grandi, que ses parents ont apporté une véritable contribution à l'économie depuis vingt ans, c'est là qu'elle investit, qu'elle consomme, qu'elle paye des impôts, qu'elle participe à la vie socio-culturelle, c'est là qu'elle apporte ses compétences, c'est là que sont ses souvenirs, ses amis, ses repères, c'est chez elle. Autant que c'est chez moi. À un détail près: une couleur sur un passeport.

Le sien est rouge, le mien est vert, et pourtant on porte dans nos sangs le même amour pour notre pays.

Juger un être humain sur sa couleur de peau c'est du racisme, comment appelle-t-on le jugement porté sur une couleur de passeport?

Une enfant du monde, dont le plus grand souhait est de devenir citoyenne de son pays. Une pièce d'identité qui n'en dit rien.

Quand elle entend répéter qu'elle n'est pas d'ici, mais qu'elle ne se sent appartenir à nulle part ailleurs, quand chez elle, on lui demande d'où elle vient, comment lui demander son identité?

Et pourtant, son identité elle est là, dans les chants de Sidi Ali Riahi, dans la marc d'un café fraichement moulu, dans les gouttes d'une eau de fleur d'oranger au réveil, dans les fripes de Tunis, dans sa voix qui tremble lorsque elle entonne "Houmat et Hima".

Et pendant qu'elle nous voit cultiver "le culte du passeport", pendant que les enfants du pays sont prêts à tout pour un passeport rouge, bleu, ou peu importe... elle se bat pour avoir la couleur de passeport qu'elle porte dans le cœur.

Une identité qui ne dit rien d'elle mais qui en dit long sur un pays... Un pays qui ouvre ses portes à ses ennemis et la claque au visage de ses enfants, un pays dont les citoyens fuient parfois au péril de leurs vies tandis que les étrangers y réclament leur place.

Et parfois, entre quelques fous rires, je la vois s'envoler vers des pensées, loin de nos préoccupations quotidiennes. Je vois son regard s'évader dans une mélancolie attachante et triste à la fois, je vois au bout de sa cigarette son sourire faiblir et ses lèvres trembler.

Je sais qu'elle y pense, qu'elle pense qu'elle ne pourra pas transmette la nationalité qu'elle souhaite à ses enfants, qu'on lui refuse son identité, et que malgré l'accueille qui lui est fait, son pays continuera toujours à lui fermer la porte de l'appartenance qu'il ouvre pourtant à d'autres. Je sais bien qu'elle s'interroge sur le rapport entre identité et nationalité et entre appartenance et citoyenneté. Sur ce que son pays lui doit et ce qu'elle lui donne.

Elle est comme ça ma copine la Tunisienne.

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