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11/03/2016 12h:31 CET | Actualisé 12/03/2017 06h:12 CET

Le secret de Polichinelle turc en Syrie

INTERNATIONAL - La Syrie est, indéniablement, l'"homme malade" des temps modernes, qui n'hésite pas à contaminer ses voisins. La Turquie n'est pas une exception. Le temps de l'hégémonie régionale turque, tel qu'observé il y a tout juste cinq ans alors que les pays arabes plongeaient dans une vague d'instabilité politique, est révolu.

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INTERNATIONAL - La Syrie est, indéniablement, l'"homme malade" des temps modernes, qui n'hésite pas à contaminer ses voisins. La Turquie n'est pas une exception. Le temps de l'hégémonie régionale turque, tel qu'observé il y a tout juste cinq ans alors que les pays arabes plongeaient dans une vague d'instabilité politique, est révolu.

Il ne reste plus, aujourd'hui, de la Turquie de Recep Tayyip Erdogan, qu'un Etat hésitant et dont la politique étrangère est dictée par une peur à l'égard de l'émergence du rôle de la communauté kurde sur le front syrien contre la menace terroriste de Daech. La politique de "zéro problème avec les voisins", emblématique du parti AKP d'Ahmet Davutoglu, ministre des Affaires étrangères turc, semble passer aux oubliettes au profit d'une attitude agressive basée sur des alliances militaro-politiques de plus en plus prononcées.

La dernière en date reste celle de la création d'un Conseil de coopération stratégique avec l'Arabie saoudite, dont l'objectif est de renforcer les relations politiques et économiques entre les deux pays. La création de ce conseil reste, cependant, bien fortuite à l'heure où la Turquie et l'Arabie Saoudite ont affirmé leur ferme ambition d'envoyer des troupes terrestres en Syrie alors que les opérations étrangères se limitent aux opérations d'offensives aériennes.

Selon le média Sputnik, des avions militaires saoudiens seraient déjà arrivés à la base militaire turque d'Incirlik. Le porte-parole de Recep Tayyip Erodgan, Ibrahim Kalin a également déclaré que la Turquie aurait envoyé prés de 3.800 personnes pour lutter contre Daech. Malgré le fait que la Turquie ait affirmé qu'une offensive conjointe avec l'Arabie Saoudite en Syrie ne pourra s'effectuer qu'avec l'aide de la coalition internationale contre Daech, l'attitude générale des pays sur le front syrien laisse à penser que les tactiques militaires prennent le pas sur toute sortie de crise par voie diplomatique, comme en témoigne l'échec des derniers pourparlers de paix, à Genève.

Bachar Al-Assad tire son épingle du jeu

Dans un entretien accordé au journal espagnol El Pais, le Président Syrien, Bachar Al-Assad soutient qu'"il demeure la seule personne pouvant sauver la Syrie" avec l'aide russe et iranienne. Cette interview survient avant l'annonce d'un accord de cessez-le-feu par les Etats-Unis et la Russie dont le succès est d'ores et déjà compromis par le rejet du cessez-le-feu du Front Al-Nusra. Dans ce même entretien, le président syrien affirme que tout "groupe armé agissant contre le gouvernement syrien est considéré comme un groupe terroriste".

Paradoxalement, la situation actuelle donne de plus en plus raison à Bachar Al-Assad. La multitude et la complexité des acteurs en jeu dans le conflit syrien fait apparaître le président syrien comme une figure politique rationnelle - car entre Al-Baghdadi et Al-Assad, le choix de qui il est préférable de voir gouverner la Syrie est vite fait. Alors qu'il y a quelques temps, les exactions contre la population civile (comme les attaques à l'arme chimique) du président syrien étaient perçues comme une ligne rouge à ne pas franchir; aujourd'hui ces mêmes exactions sont perçues comme des dommages collatéraux d'une guerre qui ne semble pas finir.

Face à la prédominance du discours de lutte contre l'extrémisme violent et le terrorisme transnational, la question d'une transition démocratique syrienne devient obsolète voire une formalité. L'Europe et les Etats-Unis semblent davantage concernés par le mouvement des réfugiés et l'impact que cela pourrait provoquer sur leur économie, quitte à remettre en cause l'institution même de l'Union européenne avec des pays tels que le Royaume-Uni, décidant que le contexte actuel est trop lourd à porter et préférant une coupure vis-à-vis de l'UE à la mise en place d'une stratégie commune bien trop onéreuse et qui, en somme, ne se limiterait qu'à un déploiement d'action plus large de l'agence "Frontex" sur les frontières extérieures.

Silence, on tue...

Pour revenir au rôle de la Turquie en Syrie, il est clair que cette dernière ne cache pas son aversion pour l'émergence de la communauté kurde en Syrie. Le président turc, en conséquence, n'hésite pas à s'afficher dans des rassemblements anti-Kurdes, comme celui qui s'est déroulé à Paris, ou encore à mener des opérations jusque dans le territoire irakien, fief du parti kurde du PKK. La Turquie n'hésite pas, aussi, à jouer un jeu dangereux comme en témoigne le journal turc Cumhuriyet qui accuse le régime d'Ankara de coopérer avec Daech à la frontière avec la Syrie, et qui a valu à deux journalistes du journal d'être arrêtés puis relâchés temporairement en attendant leur procès en mars prochain.

Malgré les divers démentis de la part du président turc, Ankara avance main dans la main avec Riyad contre un front russo-iranien soutenant Bachar Al-Assad. Alors que les deux pays n'avaient pas, jusque-là, de grands points en commun, l'adage "l'ami de ton ennemi est mon ennemi" semble prendre tout son sens. Là où la Turquie voit les Kurdes comme ennemi principal, l'Arabie Saoudite voit l'émergence iranienne dans la région comme ennemi numéro 1 - quitte à adopter une attitude spontanée et d'agression réciproque contre Téhéran, comme le prouve la rupture des relations diplomatiques avec la République islamique à la suite de l'attaque de l'ambassade d'Arabie saoudite en Iran en réaction à l'exécution du leader chiite El-Nimr par Riyad.

Ainsi, les intérêts d'hégémonie ne manque pas sur le champ de bataille syrien et les victimes premières, étant la population civile, sont de plus en plus oubliées au profit d'un jeu d'influence à large échelle. La crise humanitaire ne fait plus parler d'elle, car on préfère voir s'affronter des pays comme l'Arabie saoudite et l'Iran en tentant de deviner les pronostics macabres d'un jeu géopolitique malsain. On se tait sur les victimes quotidiennes, à la même image, au Yémen, car après tout, le Moyen-Orient est une région où la normale devient la mort et l'affrontement violent; et on n'ose même plus espérer que la diplomatie joue son rôle car sous les bruits des armes, il reste difficile de s'entendre.

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