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11/08/2015 09h:22 CET | Actualisé 11/08/2016 06h:12 CET

"Bit sala" VS "Bit 93ad": Paradigme de compréhension de l'Etat postcolonial

A l'entrée, des sièges cerclés de bois finaud, désespérément inconfortables, des armoires vitrées où se dressent une quantité incalculable de verres, bien alignés, bien illuminés. Une "bit sala" (salon) classique. Plus loin (voir à l'étage du dessus), une pièce plus petite, des "abnak" pensés pour qu'on s'y allonge de tout son long, sans boiseries compliquées, l'antithèse du solennel, "bit el 93ad" (salle de séjour).

Une pièce pour les invités, une autre réservée à l'entre soi, l'intime. Un agencement que l'on peut croiser dans certaines maisons, plutôt en voie de disparition. On ne sait trop pourquoi il existe, c'est comme ça. Fait plutôt amusant, si l'on y prête un peu d'attention, on retrouvera assez aisément cet agencement hors des maisons.

Il semblerait que de nombreux aspects de notre vie sociale soient gérés à travers une séparation stricte entre l'espace que l'on met en scène pour les autres, et l'espace où l'on évolue soi-même, plutôt à l'abri du regard et des jugements de cette entité énigmatique que l'on nomme "la3béd".

Mais plus intéressant encore est le fait que cette séparation peut servir à décrypter et à comprendre certaines contradictions apparentes au sein de l'Etat tunisien postcolonial. C'est ce point que je vais chercher à développer: l'opposition entre "bit el sala" et "bit el 93ad" comme possible grille de lecture des actions et discours de l'Etat.

L'hypothèse est que l'Etat nous fait vivre au sein d'une "bit 93ad", qui, en certaines occasions, se transforme et devient une "bit sala". Mais aussi, que sur un territoire plus abstrait, relevant du symbolique, il existerait une "bit sala" équipée d'une série d'outils, de mythes, d'images, que l'Etat met en avant et cherche à faire passer pour la réalité du pays aux yeux de certains pays étrangers. Une mise en scène de soi pour soutenir le regard de l'Autre qui prend racine dans les vestiges du colonialisme encore mal digéré.

La "bit salisation" de l'espace

L'incarnation la plus palpable et matérielle de cette opposition se présente à l'arrivée d'un quelconque dirigeant d'Etat étranger (lorsque celui-ci a prévu de se promener en ville) ou encore, si Tunis accueille une manifestation internationale sous le patronage de l'Etat: tout à coup, les rues sont nettoyées de fond en comble, on y plante des arbres, des fleurs, le sol passe au karcher etc.

Toutes sortes de mesures sont prises pour rendre les lieux propres et présentables. Comme si, nous autres, habitants de ce pays, ne méritions pas ces fleurs, n'avions pas vocation à vivre dans la propreté. L'attitude de l'Etat envers les habitants consiste à nous faire vivre dans une "bit 93ad" à la propreté douteuse, négligée lorsque nous sommes "entre nous", qui sera transformée en une "bit sala" éclatante le temps d'une visite d'Etat ou d'une conférence importante.

Bien sûr, cette "bit salisation" temporaire n'est pas limitée à l'arrivée d'étrangers: on peut observer le phénomène lors d'une "sortie" du président, ou d'une visite d'un quelconque officiel en un quelconque établissement public (d'où les visites surprises des responsables auxquelles l'on assiste depuis quelques semaines), mais elle n'est jamais plus visible et plus dégradante que quand elle se met en place à l'annonce d'étrangers.

Quelque part, cela veut dire que l'Etat (et plus précisément, les municipalités) n'accorde aucune importance au bien-être des habitants dont la seule chance de connaitre la vraie couleur du sol est d'attendre qu'un étranger important daigne y poser le pied.

Mythes et symboles: la "bit sala" imaginaire

En outre, la "bit sala" est un fait symbolique, c'est une série de mythes, de mises en scène nés après l'indépendance qui se sont profondément immiscés dans l'imaginaire collectif. Tout un arsenal symbolique mis en place pour faire valoir son existence ou sa légitimité auprès du reste du monde mais aussi, pour s'aveugler quant aux réalités auxquelles nous faisons face. Je citerai quelques exemples qui illustrent, à mon avis, assez bien cette dichotomie entre une "bit sala" officielle et discursive et les réalités d'une "bit 93ad" vécue, plus complexe.

La constitution tunisienne pour commencer, qui, techniquement, est notre norme suprême, mais qui n'est respectée par personne, que ce soit dans ses dispositions techniques (les deadline), les droits et libertés qu'elle octroie (comme la bien rigolote "liberté de conscience"), les règles qu'elle impose (la parité homme femme).

Même le changement de la devise nationale n'a pas trouvé écho dans la réalité. Elle ne protège rien ni personne puisque la cour constitutionnelle n'est pas encore en place mais elle reste tout de même un charmant bibelot à montrer aux invités (entendons les occidentaux), bien à l'abri dans son armoire vitrée, mais parfaitement inutile dans un Etat qui, historiquement, n'a jamais vu en une constitution plus qu'un élément décoratif à brandir face à l'étranger pour arguer de sa qualité d'Etat moderne. L'"à-peu-préisme" et l'arbitraire sont eux toujours à l'œuvre, dans notre "bit 93ad" nationale, celle qui est, plus ou moins, à l'abri des regards étrangers.

Dans la catégorie mythes, nous pouvons bien sûr évoquer celui de la "femme tunisienne libre", accessoirement agrémenté de la mention "la plus libre du monde arabe" qui est un des plus vieux bibelots de notre "bit sala" nationale, brandi par l'Etat en toutes occasions (tout particulièrement sous Ben Ali vu qu'il n'y avait pas grand-chose d'autre à brandir).

Les références à l'importance, la grandeur de "la femme tunisienne" parsèment les discours politiciens, en font "un symbole de la République" alors que dans la réalité, les discriminations et inégalités sont légions, la misogynie est omniprésente et 47% des femmes tunisiennes ont été victimes de violences. Mais ces réalités accablantes n'empêcheront en rien les discours creux et l'autocongratulation. Ce mythe saura d'autant plus brandi quand il s'agira de s'adresser à "l'Occident", qui pose le traitement des femmes comme ligne de fracture entre "l'Occident civilisé" et "l'Orient barbare".

Il y a également une série de caractéristiques données à l'entité "peuple tunisien" qui d'un revers de main repousse la possibilité de différences au sein de la population. Ainsi les Tunisiens seraient tous ouverts, tolérants, pacifistes. Des caractéristiques que l'on accole indistinctement à tout un peuple en faisant fi de toute complexité. Cette "image" du peuple essentialiste peut être comprise comme une réaction à l'image orientaliste véhiculée au sujet de l'"Oriental" prétendument barbare et sanguinaire.

Elle recouvre les murs de la "bit sala", non seulement pour plaire à "l'Occident" (à des fins touristiques notamment), mais aussi pour les Tunisiens eux-mêmes qu'ils puissent définir leur peuple, se rassurer sur leur exception. La "bit 93ad", c'est-à-dire, encore une fois, la réalité, est bien trop complexe pour qu'on puisse songer à accoler des caractères essentialistes à un peuple.

Ainsi, la "bit sala" nationale est un certain type de discours, qui se pense performatif mais qui ne sert qu'à maquiller maladroitement la réalité de "bit el 93ad" devant "Autrui". Tout particulièrement lorsqu'"Autrui" est occidental.

Pourquoi?

A la question pourquoi, la réponse n'est pas évidente, mais je crois qu'il faudrait chercher, entre autres, du côté de la colonisation et des traumatismes psychiques qu'elle a engendrée à l'échelle du pays. Il existe indéniablement un inconscient complexé en Tunisie, comme dans tout pays anciennement colonisé.

La "bit sala" est l'image que l'on présente à l'"Autre". Elle est le négatif de l'image donnée par le colonisateur au colonisé, celle qu'il a forgé pour justifier sa colonisation (la saleté, le traitement dégradant des femmes, la barbarie etc.), une image fausse, mythique qui a été intériorisée par le "colonisé" et qu'il s'efforce encore de démentir comme si, pour recouvrir sa qualité d'égal, il fallait prouver à Autrui encore et encore qu'il s'est trompé.

Sauf que ce négatif, la "bit sala", est lui aussi une image, une image fausse qui sert à couvrir une réalité qu'on n'ose assumer de peur qu'elle ne suscite des commentaires dégradants, qu'elle réveille la machine des essentialisations et plus encore, la bête elle-même, le colonialisme. Ainsi l'Etat issu de la colonisation agit encore et toujours en fonction de son reflet dans l'œil de l'"Autre": il met en place tout un arsenal imagé et discursif pour entretenir l'illusion de l'égalité, alors que cette mise en scène en elle-même prouve à quel point il est convaincu de son infériorité.

Le fait même d'agir en fonction du regard de l'"Autre" dénote d'une forme de complexe du colonisé déjà décelée en son temps par Albert Memmi qui écrit dans le Portrait du Colonisé (1957):

"En pleine révolte, le colonisé continue à penser, sentir et vivre contre et donc par rapport au colonisateur et à la colonisation [...] Pour voir la guérison complète du colonisé, il faut que cesse totalement son aliénation : il faut attendre la disparition complète de la colonisation, c'est-à-dire période de révolte comprise."

Or, "On ne cesse d'être colonisé qu'en cessant d'être colonisable (Malek Bennabi, Les Conditions de la Renaissance). Le véritable crépuscule du colonialisme (complexe du colonisé inclus), n'adviendra que lorsque l'on décidera d'en finir avec ces mensonges, de faire face à nos maux, à nos plaies car la "bit sala" n'est rien de plus qu'un vulgaire mensonge.

Elle est une construction de soi mise en place non pour nous-mêmes mais pour l'Autre, une perte de temps et d'énergie incroyable quand on pense à l'étendue des travaux qu'il faut faire dans le pays tel que nous le vivons, dans "bit le93ad". Avant de chercher à se faire respecter par les autres, il faudrait songer à nous respecter nous-mêmes.

Bibliographie:

  • Malek Bennabi, Les Conditions de la Renaissance (1949)
  • Sophie Bessis, L'Occident et les Autres (2001)
  • Frantz Fanon, Peaux Noires, Masques Blancs (1952)
  • Albert Memmi, Portrait du Colonisé, précédé du Portrait du Colonisateur (1957)
  • Edward W. Said, Orientalisme (1978)

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