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02/11/2015 06h:54 CET | Actualisé 02/11/2016 06h:12 CET

Ces jeunes médecins assassinés par l'hôpital public: Chronique d'un massacre quotidien

MÉDECINE - Dans l'hôpital public, une bonne partie du personnel est solidaire et œuvre au progrès. Non pas au progrès de la science ou de la qualité de prise en charge, mais au progrès de la médiocrité, du passivisme le plus primitif et de l'amateurisme en milieu hospitalier. Les travailleurs, les véritables "bosseurs", ceux qui accomplissent leur tâche avec professionnalisme et dévouement, se comptent sur les bouts des doigts.

Ainsi est devenue une scène normale, celle dans laquelle l'interne de garde se voit livré au bucher de l'humiliation publique par ses seniors lors du staff matinal du lendemain ou de la grande visite, non pour une défaillance de ses connaissances académiques, mais à cause d'un résultat de bilan biologique non récupéré ou d'un rendez-vous d'imagerie non encore pris.

Parce que dans l'hôpital public s'organise tous les jours, au vu et au su de tout le monde, le grand assassinat collectif des aspirations de ces jeunes médecins qui, jadis, croyaient avoir fait médecine pour servir le progrès scientifique et médical.

Ces mêmes jeunes médecins se retrouvent en train de gaspiller les trois quarts de leur intelligence, de leur énergie physique et de leur temps à chercher un glucomètre fonctionnel dans un service voisin, à tenter de retrouver une seringue adaptée pour un gaz du sang, à effectuer carrément le brancardage d'un malade, ou à essayer de convaincre l'infirmier de faire tout simplement le travail pour lequel l'Etat le paie. Des taches qui non seulement sont loin d'être les siennes, mais qui au final finissent par prendre le dessus sur les taches qui sont vraiment... siennes.

Dans l'hôpital public, une bonne partie du personnel est solidaire et œuvre au progrès. Non pas au progrès de la science ou de la qualité de prise en charge, mais au progrès de la médiocrité, du passivisme le plus primitif et de l'amateurisme en milieu hospitalier. Les travailleurs, les véritables "bosseurs", ceux qui accomplissent leur tâche avec professionnalisme et dévouement, se comptent sur les bouts des doigts.

Et quand ces personnes existent, elles ont du mal à persister dans leur dévouement et persévérance, et finissent ou bien par céder en diminuant de rendement, ou bien par quitter définitivement le secteur public pour s'installer ailleurs, à la grande joie de la médecine bourgeoise des quartiers huppés de la banlieue nord et des nouveaux eldorados d'établissements sanitaires privés qui fleurissent un peu partout dans la capitale.

Cette réalité ne devrait choquer personne, car la santé publique, comme tout autre secteur de service public en Tunisie, est un secteur sinistré d'abord par l'incompétence des autorités qui sont supposées œuvrer à son développement durable et réel, ensuite par le relâchement général qui sévit dans les rangs de ces escadrons de milliers de fonctionnaires travaillant dans les hôpitaux, du simple portier jusqu'à la direction administrative.

Car dans les hautes sphères de la hiérarchie hospitalo-universitaire, l'amateurisme et la médiocrité existent aussi, quoiqu'un peu plus costumés, plus cravatés, plus "col-blanc", décorés par des discours plus élaborés, plus enjolivants et plus doux à l'oreille. Ils sont bien là pour aider le jeune médecin, non à surmonter sa condition médiocre, mais à l'accepter, à l'assentir et y consentir. Ils la défendent comme une inévitable fatalité.

Eux-mêmes incapables d'impulser quelques changements radicaux que ce soit à leur condition misérable, ils ne peuvent -sauf quelques exceptions à saluer- véhiculer à leurs disciples stagiaires que le discours de justification et d'acceptation de la médiocrité.

L'ordre, c'est le désordre qui s'est organisé dans l'habitude, et qui s'est érigé en coutume quotidienne, en fatalité circadienne, de laquelle découlent toutes les règles qui font fonctionner, contre vents et marées, les rouages de l'hôpital public, et entre les rouages, le labyrinthe de la prise en charge médicale du patient depuis la grande porte d'entrée, jusqu'au lit d'hospitalisation.

Le serment d'Hippocrate est devenu, dans le discours des supérieurs hiérarchiques médicaux, la corde par laquelle on justifie le déshonneur quotidien infligé à Hippocrate lui-même, avec la complicité de ceux-là, supérieurs hiérarchiques de la grande pyramide alimentaire HU, qui ont déjà fait le serment, et qui disposent de fauteuils et de bureaux, plus ou moins équipés, plus ou moins feutrés selon leur grade universitaire, à l'intérieur du service.

Dans un grand service hospitalo-universitaire de la banlieue nord, une résidente en troisième année s'est faite publiquement agresser par une infirmière qui l'avait giflée en plein jour, l'année dernière. Le directeur de l'hôpital disait à l'époque "Bon, après tout elle c'est une résidente qui passe pour six mois. L'autre est infirmière ici depuis une vingtaine d'années. Donc franchement, nous préférons régler ce "différend" à l'amiable".

J'avais moi-même directement témoigné de ces propos. Trois mois plus tard, l'infirmière a retrouvé son poste, avec une petite mutation "punitive" dans un service voisin à celui dans lequel a eu lieu l'agression, situé de surcroit dans le même étage.

En janvier 2014, un grand mouvement protestataire avait secoué le milieu estudiantin médical en opposition à la loi défendue par le ministère de la santé et proposée à l'ANC de l'époque. Une loi à l'image de la primitivité du législateur et de l'administratif tunisien qui, pour remédier à une fuite d'eau, cherche plutôt à verser encore plus d'eau qu'à boucher la tuyauterie défaillante. Ce mouvement, qui s'était fixé comme but d'œuvrer à la proposition d'alternatives, s'est vite évanoui dans la lassitude en se heurtant aux obstacles intrinsèques à l'engagement syndical en milieu estudiantin médical.

La grande faiblesse de ces jeunes médecins, celle dont tout le monde profite pour leur mener la vie dure, c'est la précarité extrême de leur statut syndical, ainsi que celle de leur statut tout court. Leur cursus étant long et éprouvant, leur disponibilité mentale dévorée par des taches qui, dans un hôpital qui se respecte, n'auraient pas été les leurs, ces jeunes médecins se retrouvent tellement occupés à courir derrière le titre de "résident", ensuite derrière le titre de "médecin spécialiste", puis celui "d'assistant"... qu'ils oublient, négligent peut être, aussi, de défendre leurs droits les plus élémentaires.

En effet, la sociologie du microcosme médical fait que, comme dans plusieurs autres corps "élitistes", ce sont les valeurs d'égocentrisme, d'égoïsme, de concurrence féroce, de jalousie, qui déterminent dans la plupart des cas le type de relationnel existant entre jeunes médecins eux-mêmes, entre leurs seniors respectifs, et entre jeunes médecins et leurs seniors.

Une course infernale à l'excellence, à l'unicité, à la distinction, nourrie par un esprit de concours successifs qui, en se succédant, ont tendance à recaler le savoir au deuxième rang comme critère de sélection, et à faire primer le jeu de circonstances voire même les atouts relationnels.

Ces valeurs, loin de promouvoir l'esprit de solidarité et d'union, font le lit du désattroupement des jeunes médecins si ce n'est, à la longue, de l'indifférence et de la démission de leurs causes communes.

L'interne et le résident en médecine sont à la fois les parties les plus présentes en terme de volume horaire et de calories dépensées auprès du malade, et les parties ayant le statut le plus précaire au sein de la hiérarchie médicale et au sein de la pyramide hospitalière. Cette contradiction déchirante prédispose le jeune médecin, plus que tous les autres, à faire office de bouche-trou permanent au niveau des mailles constamment défaillantes de la chaine de prise en charge médicale des patients.

Certains seniors ne verraient pas en lui un élève qu'il faut instruire, un disciple auquel il faut communiquer l'ensemble de son savoir théorique et technique, mais bien au contraire un futur concurrent qui risquerait de lui rafler "des parts de marché" dans les cliniques du coin une fois devenu spécialiste.

Au lieu de passer les trois quarts de son temps à faire un aller-retour entre ses manuels d'enseignement et son malade, afin d'enraciner les piliers fondamentaux du raisonnement médical, le jeune médecin passera ces trois quarts là à chercher un flacon de prélèvement urinaire inexistant, à prendre régulièrement la tension artérielle à la place de l'infirmier, à courir entre le service et le laboratoire pour soumettre un bilan à analyser en urgence, à râler dans le laboratoire pour récupérer le même bilan en urgence, ou pour récupérer n'importe quel autre bilan tout court, à supplier un agent paramédical pour qu'il fasse, tout simplement, son travail, à faire le travail d'un agent paramédical récalcitrant qui préfère regarder la télé dans la salle de soins au lieu d'aller faire sa tournée de surveillance des malades.

Le raisonnement médical, la discussion méthodique d'un diagnostic selon les éléments cliniques et paracliniques réunis, il s'aventurera à les faire à partir de quatre heures du matin, quand le rythme des admissions dans le service se serait un peu calmé, et qu'il pourrait enfin profiter du peu de vigilance et du peu de cognition qui lui restent au bout de tant de temps, et d'énergie, dépensés à faire le travail des autres, pour que le lendemain son chef de service ne déversera pas sur lui toute la colère du monde, voire l'humiliation, pour une numération de formule sanguine non récupérée par l'ouvrier ou un prélèvement d'urines non fait par l'infirmier.

Au lieu de produire des médecins motivés, des médecins heureux, le centre hospitalo-universitaire tunisien s'acharne jour et nuit à produire des médecins déprimés, constamment sur les nerfs, lassés de leur façon d'exercer leur vocation et pessimistes par rapport à leur avenir et à leurs perspectives d'évolution. Ainsi, l'hôpital public s'est retourné contre lui-même. Sa défaillance s'est structurée dans une architecture imperméable à toute innovation et à toute réforme. Il se mord la queue en humiliant tous les jours cette jeunesse si pleine d'aspirations et de rêveries.

La démotivation, le déshonneur, l'insécurité, la pression, voilà les ingrédients qui alimentent la cuisine de la formation médicale de nos jours, et qui dessineront en grande partie un malheureux visage de l'espace hospitalo-universitaire dans les quelques décennies à venir.

Les réformes proposées sous forme de projets de loi n'avaient jamais eu l'audace de revoir de fond en comble le système d'organisation de la chaine de soin hospitalière dans son ensemble, ni d'avouer l'échec de l'hôpital public à être une source d'attraction professionnelle pour les futurs praticiens. La transition actuelle entre un "ancien régime" et un "nouveau régime", qui accouche au passage de plusieurs défaillances en terme de modalités d'organisation, a été l'occasion pour que s'organisent des élections représentatives des internes de première année, concernés par cette réforme. Une première du genre depuis plusieurs années.

Se saisir de cette crise pour refonder la représentation syndicale et exiger une réforme du statut de l'interne et du résident en médecine, en voilà une aspiration qui ne devrait pas attendre l'avènement d'une autre crise, comme l'attendaient toujours les anciens pour enfin se serrer les coudes.

La même jeunesse, ne voit plus dans l'hôpital public qu'un tremplin vers le secteur privé, et le peu d'entre eux qui refusent d'avoir à faire ce malheureux choix imposé s'acharneront à trouver une échappatoire vers un pays étranger, ou ils se verront mieux considérés et plus épanouis. La formation et la recherche médicale ont ainsi de terribles jours qui les attendent. Les plus avertis auraient ainsi, malheureusement et peut-être, déjà fait leur choix...

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