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02/08/2015 20h:21 CET | Actualisé 02/08/2016 06h:12 CET

La problématique de la stabilité politique et sociale et du renouveau patriotique (PARTIE II)

AFP

Lire la partie I de la contribution "La problématique de la stabilité politique et sociale et du renouveau patriotique" ICI.

Le cadre de cette réflexion ne permet pas d'examiner l'ensemble des piliers qui portent notre "édifice sociétal" et de montrer les facteurs de déstabilisation qui ont marqué leur évolution. Nous avions avancé certaines réflexions sur certains de ces piliers dans notre contribution publiée par le Quotidien d'Oran (à partir du 11.12.2003) portant le titre "Cette crise qui nous ronge". Nous voulons cependant tenter d'examiner le pilier suivant : "L'islam et la culture arabo-islamique". Celui-ci marque, en effet avec une intense sensibilité la crise que nous vivons et qui est, de nos jours, au centre des stratégies mondiales de l'islamisme politique et du néo-conservatisme occidental.

L'islam et la culture arabo-islamique tels qu'ils ont été pris en charge historiquement par notre société, dans la diversité de ses régions et de ses origines ethniques ou historiques, ont façonné, au cours des siècles et de génération en génération, notre âme d'Algériens. Ils ont formé et fortifié la cohésion de notre nation. Ils ont été parmi les plus forts catalyseurs de notre mouvement national et de notre lutte de libération nationale. Nous les portons, certes de façon différenciée, dans notre conscience individuelle et sociale. Car Il ne peut y avoir d'uniformité dans la conscience. Le niveau de conscience évolue avec le développement économique et social, avec le savoir, l'intelligibilité et la compréhension du réel et des nécessités que ce dernier dégage pour son dépassement et sa transformation dans le sens du progrès et de la stabilité de la société.

La conscience est impénétrable .Elle est celle que porte dans son for intérieur tout individu. Elle s'exprime et se laisse mesurer et apprécier par la pratique de l'individu et de l'ensemble des groupes sociaux.

L'avènement de l'islam a été lumières et savoir face à la période anté-islamique (El Djâhilia). Son rayonnement a connu ses moments historiques universels les plus marquants et les plus influents quand la foi religieuse était celle vécue intimement par l'individu musulman, et quand l'édification économique, sociale et culturelle était le fait du génie collectif développant le savoir, les sciences et le progrès.

Mais lorsque des groupuscules chargés d'ignorance, de charlatanerie et de radicalisme ont tenté ou tentent encore aujourd'hui en s'appuyant sur une lecture indigente de l'islam réel de s'emparer idéologiquement et politiquement de la misère et du désarroi des masses et de la jeunesse en leur assénant des slogans comme "l'islam, c'est la solution" ou l'islam est religion et Etat" et sans leur présenter de véritables solutions et alternatives à leurs vrais problèmes et aux vrais problèmes qui se posent à nos sociétés, c'est la plus dangereuse des instabilités qu'ils provoquent et développent. De tels groupuscules exploitent les retards accumulés par la culture et la pensée islamiques et par le développement économique et social des pays arabes et des pays musulmans. Ils prétendent réagir contre les évolutions d'universalisation d'une certaine culture occidentale qu'ils voient menacer et mettre en danger l'islam, les traditions et la culture arabo-islamique. Ils prétendent ainsi réagir, en ayant une perception et une interprétation superficielles, contre une certaine modernité occidentale qui se mondialise et pénètre, de manière accélérée, par mille et un pores nos sociétés.

Saisir et comprendre, au moyen d'un savoir sans cesse vivifié et développé, la nature des véritables problèmes de fond et aussi de civilisation et d'évolution qui se posent à notre peuple et essayer de contribuer à leur apporter les réponses qui conviennent et qui construisent l'avenir et ne détruisent pas le présent, est loin de les intéresser. Un tel effort les mets en face de leurs limites et démasque la fragilité de leurs certitudes qui ne peuvent résister à la force du réel et de ce qu'il porte comme accumulation.

Et lorsque ceux qui tiennent les rênes du pouvoir montrent leur incapacité à faire face aux vrais problèmes de la société les laissant prendre de telles ampleurs et constituer des bases fructueuses pour l'action des islamistes et leurs projets de déstabilisation de la société, de la prise du pouvoir et de l'instauration de l'Etat islamiste fascisant et archaïque dont ils rêvent.

Mohammed Saïd El Hachemaoui dit dans l'introduction de son livre "L'islam politique": Faire de la politique au nom de la religion, c'est transformer cette dernière en guerres interminables, en divisions partisanes sans fin, c'est réduire les finalités aux positions recherchées et aux gains escomptés. Pour ces raisons, la politisation du religieux ou la sacralisation du politique ne peuvent être que le fait d'esprits malveillants et pervers, à moins qu'ils ne soient ignorants. L'une et l'autre reviennent à fonder dans la religion l'opportunisme et la cupidité, à trouver des justifications coraniques à l'injustice, à entourer la délinquance d'un aura de foi, et à faire passer pour un acte de "jihâd" le sang injustement versé"
.

Les années 1980 et 1990 illustrent bien, chez nous, de tels processus. Il y avait aussi, avant et après l'indépendance, des islamistes salafistes, wahabistes et frères-musulmans dans notre société. Ils étaient dans un état latent et faiblement organisés. Ils ne pouvaient avoir la puissance qu'ils ont reçue dans les années 1980 s'ils n'avaient pas été encouragés directement ou indirectement, politiquement et matériellement, par des cercles décideurs du pouvoir et leurs multiples relais qui pensaient en faire des alliés serviables et corvéables face à l'aggravation de la situation générale, à la montée du mécontentement social, à l'émergence de couches moyennes, aux processus objectifs d'évolution des femmes à travers l'éducation et le travail, et à la formation d'élites et de mouvements associatifs et politiques favorables à la démocratie réelle et à la modernité.

Après 1965 et au cours des années 1970, c'est grâce au Président Boumedienne, à son engagement pour une transformation "révolutionnaire" de l'Algérie, à sa personnalité et à son autorité que les groupuscules islamistes d'El Quiyam, des frères-musulmans etc. qui ont essayé, juste après l'indépendance, d'avoir pignon sur rue et d'investir, entre autres, certains centres comme l'université et le secteur de l'éducation, ont pu être contenus dans leurs sphères d'action et réduits à leur nature de sectes. Ces groupuscules, autoritaires et violents dans leurs méthodes, étroits dans leur culture et leur vision, entendaient agir pour imposer une restauration radicale, conforme à leurs vues, de nos valeurs arabo-islamiques.

L'étroitesse et le radicalisme de ces groupuscules apparaissent , on ne peut plus clairement, dans cet extrait de l'organe de l'association El Qiyam "Humanisme musulman", de mai 1966: "Il faut que tout musulman prenne position de manière nette et absolue. Ou le parti de Dieu ou le parti de Satan. Et s'il prenne le parti de Satan, qu'ils s'attendent à ce que Dieu leur déclare la guerre avec toutes ses conséquences. Nous ne pouvons pas admettre que ceux qui prennent le parti de Satan soient nos frères et qu'on cherche par tous les moyens de les faire revenir sur leur décision quitte même à déformer notre religion. Une fois épurés, débarrassés de ceux qui nous empêchaient de faire notre devoir islamique dans le monde, nous serons plus forts et plus aptes à agir. On recule pour mieux sauter".

De tels sectes ne voulaient ni ne pouvaient comprendre que même si l'objectif de la restauration de notre patrimoine culturel et civilisationnel relevait de la justice de l'histoire, sa réalisation se devrait de tenir compte de la complexité et de la progressivité des processus d'édification sociale et culturelle d'une part et d'autre part de la nécessaire adaptation de telles valeurs aux conditions réelles des générations actuelles, de leur évolution dans un monde en pleine accélération. "Le temps est en mouvement, ce qui veut dire que l'histoire est un changement permanent". Le dogmatisme, quand il ne saisit pas les exigences du réel dans son mouvement et n'en tient pas le plus grand compte, mène à l'étroitesse, au conservatisme, au radicalisme et à la violence faute de capacités de conviction et de réalisme.

Cependant la décision politique d'édifier des structures, comme les instituts islamiques ou l'université islamique de Constantine, a été rapidement dévoyée de sa finalité, faute de cohérence dans la vision stratégique, de maîtrise des réalités et de préparation des moyens de réalisation et de contrôle à tous les nivaux et à toutes les étapes .De telles structures étaient chargées de la formation des cadres destinés à assurer la fonction d'imam, à diriger les centres du culte ou à être formateurs ou spécialistes dans les différentes disciplines de l'islam et de la pensée islamique. Ces structures ont été, pour ainsi dire, prises d'assaut et en otages par des courants, certes disparates, mais unis dans leur farouche et aveugle volonté, activement soutenus par leurs modèles wahabites, salafistes ou frères-musulmans d'Arabie Saoudite et d'Egypte et d'ailleurs, pour fortifier leur influence dans de tels centres de formation de l'encadrement religieux et ainsi développer leurs capacités d'organisation et d'action. C'est au sein de ces structures qu'ont été initié des groupes paramilitaires sous le modèles des "Jewala" ,branches armées secrètes des frères-musulmans dont SayyidQotb a fourni le cadre "théologique" et légitimé l'action violente .

L'islam ne peut être, de ce fait, laissé à une exploitation éhontée et historiquement dangereuse d'individus et de groupuscules "illuminés" se croyant détenteurs de l'islam, de la vérité et de l'avenir et investis d'un pouvoir missionnaire et rédempteur. Cela peut provoquer à la longue, certains signes se manifestent déjà dans notre société, des dislocations irrémédiables de nos cohésions sociales que l'histoire a mis des siècles à construire. L'islam a été lumières et pour perdurer et continuer à illuminer les cœurs et les consciences, ses lumières doivent être continuellement en mesure d'inonder et de clarifier par leurs intensités, toujours renouvelées et fortifiées, les complexités des évolutions humaines et historiques.

L'ijtihâd, cette recommandation de la pratique de l'islam réel, vivant et vécu, n'est rien d'autre que le nécessaire et permanent effort pour le développement du savoir, la compréhension et la transformation du réel. L'ijtihâd suppose le respect de l'autre et non sa destruction par une diffusion forcenée de l'archaïsme et de l'inculture et par un encadrement autoritaire de sa liberté. A-t-on fait l'effort, à tous les niveaux, d'apprécier toutes les dimensions des dégâts causés à notre société et à sa stabilité par la décision, consciente ou inconsciente mais quant au fond politique et idéologique à la fois, prise par les véritables tenants du pouvoir de laisser investir et contrôler, à grande échelle, les instituts islamiques, l'université islamique de Constantine, les mosquées et les écoles coraniques par des courants salafistes, frères-musulmans, wahabites etc. ne reflétant en aucune manière l'islam vécu et pratiqué paisiblement chez nous.

Les portes ont été grandement ouvertes, y compris les médias les plus lourds comme la télévision et la radio, à l'égyptien islamiste et salafiste El Ghazali pour diffuser et enseigner ses visions et ses compréhensions conservatrices et réductrices d'un islam figé dans le temps et dissocié, quant au fond, des mutations profondes que connaissent les individus et les sociétés sous l'action du développement du savoir, de l'économie, des sciences, des techniques et de la culture en général. L'action pernicieuse de ces courants, leur duplicité et leur collusion avérée avec les milieux dominant l'économie informelle et de la corruption ont dévoyé l'ardeur naturelle d'une jeunesse manquant de vision et de projets en mesure de lui monter des perspectives, d'emporter son adhésion et de déclencher toutes les dynamiques de sa fructueuse et efficiente mobilisation. Nous avons été les observateurs impuissants, faute d'un exercice démocratique réel et à cause du voile épais et sombre déployé sur nous par l'autoritarisme d'une pensée unique aux couleurs populistes, à des mutations spectaculaires dans le comportement, le mode vestimentaire, le langage et l'organisation de certains secteurs de notre société.

De telles mutations relevaient non pas d'une imprégnation culturelle profonde mais d'un mimétisme qui se nourrit de dogmatisme et débouche inévitablement vers le sectarisme, la propension à la violence verbale et physique et aussi au terrorisme. Nos intérieurs, nos mosquées, nos administrations, nos rues etc. ont été inondés de curieuses et étranges modes comme celles du hidjab, du djilbab, du kamis, des barbes de toutes les couleurs et de toutes les longueurs, de cérémonials normalisés lors des mariages et des funérailles, tous étrangers à nos traditions ancestrales. La pratique de telles modes était imposée par un système hiérarchisé faussement spirituel et religieux mais de nature coercitive et brutale et en quelque sorte toléré par certains tenants du pouvoir.

Ainsi, nous avons assisté à une répression, active et sourde à la fois, de tout développement du rationalisme et de la pensée intellectuelle qui prend en charge rationnellement la mémoire collective, s'arme des acquis du savoir universel, déchiffre le réel et ses dynamiques globales et particulières et essaye de dégager et d'enrichir les voies du progrès en général. La pensée, chez nous, a subi les affres de l'enfermement et a été noyée dans le chaos de l'archaïsme de la pensée théologique dominante. Une pensée qui ne s'épanouit pas, qui ne trouve pas les conditions de sa large diffusion, qui n'est pas soumise à la confrontation et à la contestation des idées ou des thèses en présence, dont les résultats théoriques ou pragmatiques ne trouvent pas de champs d'expérimentations et de réalisations pratiques est une pensée limitée, confinée, vouée à la stagnation et à l'inertie. Une pensée est par définition vivante. Elle a besoin de vie pour se reproduire et se développer.

L'islamisme politique et le conservatisme islamiste se définissent, comme nous le dit l'islamologue éclairé Mohammed Arkoun "par deux reniements majeurs: le rejet par oubli et ignorance institutionnalisée de la longue période des lumières (de la culture arabo-musulmane) le rejet , plus radical encore, de la modernité et de ses acquis les plus universalisables au motif qu'elle est un produit d'un occident colonialiste et impérialiste'.

Mohammed Talbi, historien, philosophe et islamologue tunisien ajoute: "Il n'y a pas eu chez nous de mouvement de contestation de la pensée théologique qui aurait permis d'échapper à son emprise. Si tel avait été le cas , la théologie aurait évolué selon ses propres normes, sans empêcher le développement d'une pensée différente puisant à d'autres sources de réflexion.... Mais nous sommes restés prisonniers d'une université (la Zitouna) qui s'était sclérosée, avait banni toute innovation et était devenue une citadelle du conservatisme et de la pensée unique. Nous nous murons hélas dans ce passé (de la culture arabo-musulmane) qui constitue un alibi pour ne pas adhérer à notre temps. Notre pensée involue au lieu d'évoluer. C'est une des raisons majeures pour lesquelles nous n'avons pas retrouver un élan modernisateur, car un tel élan est avant tout une attitude de l'esprit. Il faut cesser de construire notre mémoire sur un imaginaire passéiste qui nous entrave. Il faut la restructurer, la démythifier pour jeter un regard critique sur le passé afin d'en déceler les failles, de trouver le moment où le ressort s'est brisé, de telle sorte que nous puissions nous en libérer et renoncer enfin librement à lui...Jusqu'à présent , nous n'avons procédé qu'à des études symptomatiques de notre civilisation. Il est temps de faire une étude étiologique de notre être historique et social. Un telle démarche pourrait peut-être libérer notre subconscient."

L'islamise entend collectiviser la foi au moyen de la coercition et de la violence spirituelle, intellectuelle et physique. Or la foi se rattache à l'individu qui la vit. Elle relève du libre choix. Elle doit procéder d'une conviction, elle-même fruit d'une réflexion propre. Méditons ces deux versets du Coran: "Vous les croyez unis alors que leurs cœurs sont séparés »(59,14), "Dieu ne modifie pas ce qui est en un peuple avant que celui-ci n'ait modifié ce qui est en lui-même"(13,11).

La problématique de l'islamisme politique et de son intervention tumultueuse dans l'évolution historique de notre société ne sont pas limitée à notre pays. C'est un problème politique et stratégique qui prend un caractère international que certains conservateurs occidentaux haineux, volontairement ignorants des divers apports historiques à la culture universelle, notamment ceux, précieux et indélébiles, de la culture arabo-islamique, ont voulu inscrire dans ce qu'ils appellent le clash des civilisations, confondant ainsi, à dessein, islamisme et islam et culture arabo-islamique.

A la stratégie de l'islamisme politique qui tire vers la stagnation, la rigidité et donc vers l'inculture, il faut opposer avec vigueur et clairvoyance les armes de la véritable culture qui signifie d'une part savoirs et facultés d'innovation pour clarifier ce que forme le temps et d'autre part capacités de transmission pour que ne se perde pas, au travers des générations, le fil du temps.

Les débats actuels sur le code de la famille sont à ce titre très édifiants. Nous sommes encore à nous accommoder avec les positions anachroniques développées à ce sujet par des organisations associées au pouvoir et se réclamant de la mouvance dite islamique. Pourtant les femmes algériennes qui représentent plus de 50% de notre population n'ont pas besoin de tuteurs pour affirmer, dans l'action et de diverses manières, comme hier durant la guerre de libération nationale, leur sens de la citoyenneté et du patriotisme, leur attachement créateur aux déterminants de notre identité nationale. Que seraient, entre autres, les systèmes éducatifs et de santé sans leur savoir et leur savoir-faire. Leur égalité, elles l'imposent, avec une conscience remarquable, sur les terrains du travail et de l'action citoyenne. Elles ont en payé souvent chèrement mais toujours avec bravoure le tribu. Tergiverser sur leurs droits fondamentaux à l'égalité, c'est rester aveugle et sourd devant l'efficience du travail et de l'avance de la modernité qui pénètre par mille et un canaux notre société et surtout par ceux de l'information, du savoir, du travail et de la pratique sociale, c'est en quelque sorte participer à la déstabilisation de notre société par la déstabilisation de sa matrice.

Cette contribution a été publiée le 12.01.2005

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