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26/08/2014 07h:16 CET | Actualisé 26/10/2014 06h:12 CET

Hommage à Hocine Djebrane, ou mes années cosmiques à El Moudjahid

Hocine Djebrane est mort. J'ai appris incidemment la mauvaise nouvelle, alors que je suis en vadrouille quelque part en Algérie... Donc, il y avait ce personnage que j'avais beaucoup admiré, et que j'appréciais pour sa gentillesse et sa simplicité, sa grande érudition: Djamel Benzaghou, assassiné lui aussi par les hordes terroristes, près de chez lui, près de l'hôpital Maillot, en face de la Méditerranée... C'était l'une des plus belles maquettes de journal, et elle le reste.

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Hocine Djebrane est mort. J'ai appris incidemment la mauvaise nouvelle, alors que je suis en vadrouille quelque part en Algérie. Au bord de mer, cette mer qu'il aimait tant, lui qui habitait Baïnem, sur la côte ouest d'Alger. Ammi Hocine, comme je l'appelais, m'avait vite adopté, moi l'intrus qui venait à El Moudjahid du 4e étage, plus exactement du quotidien Horizons. Feu Mohamed Abderrahmani, que Dieu ait son âme, assassiné par les terroristes, m'avait à l'époque, cela se passe en juillet 1990, sermonné d'être parti à Horizons, alors qu'il m'avait ouvert grandes les portes de la rédaction d'El Moudjahid, presque vide après le départ de ses meilleurs éléments, partis vers l'aventure de la presse indépendante, dans le sillage des réformes initiées par l'ex-Chef de gouvernement, M. Mouloud Hamrouche. C'est donc en juin 1990 que je suis "descendu" du 4e étage au 1er étage, à la rédaction d'El Moudjahid. Pour ceux qui ne sont pas au fait de la géographie particulière de ce dinosaure de la presse nationale, le 20, Rue de la Liberté à Alger, tout près du Sénat et du mythique hôtel Aletti, lui-même mitoyen du parlement, abrite le siège de la rédaction de ce journal, né dans le feu de la guerre de libération nationale. La rédaction est au 1er étage, les appartements du second étage sont des bien privés, le 3e étage abrite le siège de la direction générale du quotidien, alors que le 5e étage est réservé à l'administration du journal. Le 4e étage est, lui, le siège du journal (public) Horizons. Telle était donc la topographie des lieux et les affectations de chaque structure, alors que la "Roto" était au sous sol, donnant sur les quais de la gare centrale d'Alger. À mon arrivée au journal, c'était donc en juillet 1990, Hocine Djebrane était aux commandes de la Direction technique d'El Moudjahid, un poste qu'il a occupé des années durant avec l'ex-patron du ce quotidien, M. Nouredine Nait Mazi, autre monument de la presse algérienne, que je n'ai, malheureusement pour moi, pas connu. Le moment était particulièrement délicat avec les bouleversements politiques violents et rapides qui se produisaient dans le pays. Tout le monde était pris de court par la rapidité des événements, d'autant que le journal allait dans les mois suivants tomber dans l'escarcelle du FLN. Entre temps, il y avait encore dans la rédaction d'El Moudjahid du beau monde. Tous n'étaient pas partis, même si des Mohamed Tahar Messaoudi, encore jeune à l'époque, ou Omar Berbiche, Brahim Taouchichet ou Yazid Ouahib, pour ne citer que ceux là que j'ai personnellement connus. Donc il y avait des monuments devant moi: À commencer par feu Mokhtar Chergui, inamovible chef de la rubrique sportive. À propos de ce personnage petit et chétif, lunettes sur le nez, natif de l'ex-Novi, actuel Sidi Ghiles (7 km à l'ouest de Cherchell), j'avais appris, très vite, qu'il avait été à l'origine, dans les années 1970, de mon exode journalistique en tant que lecteur d'El Moudjahid vers La Nouvelle République d'Oran. Pourquoi? Tout simplement parce que les comptes rendus d'El Moudjahid des matchs du Mouloudia d'Alger étaient un exemple parfait de la subjectivité. Par contre, le quotidien oranais commentait objectivement les rencontres du MCA, avec parfois les mots qu'il faut pour titiller notre ego de supporteurs. Et donc, j'ai appris, en faisant partie de la rédaction d'El Moudjahid, que notre défunt ami Mokhtar Chergui était un grand supporteur de l'USM Alger, le grand rival du Mouloudia. Redouane Bendali, son adjoint à la sportive d'El Moudjahid à l'époque, m'avait donc "affranchi". Et puis, il y avait également Ahmed Halli, un "as" de la plume et un "houmiste" comme pas un. Car même avec ses travers de "kabylo-kabyle" et son accent du "bled", il est un "native son" d'Alger. À côté, il y avait tout autant Hassan Ouendjeli, dont le quartier, Scotto Nadal était proche de celui de Halli, près de la cité Groupe Taine de Bab El Oued, Mohamed Koursi, (l'oranais revenu depuis au bercail), Mahieddine Allouache, le "moudjahid", et, surtout, Ahmed Fattani, une plume trempée dans du vitriol quand il s'agit de défendre l'Algérie et ses hommes, grosse gueule sympathique, et l'un des types les plus atypique de la presse nationale, un bosseur et un créateur de journaux. Et puis, il y avait l'antithèse de tous les traits caractériels des grands journalistes que j'ai trouvé à El Moudjahid, le "must", le nectar de ce que j'ai connu à El Moudjahid des années 1990, du temps où Hocine Djebrane était à la barre technique et Mohamed Abderrahmani au poste de pilotage. À eux deux, ils faisaient le journal.

Donc, il y avait ce personnage que j'avais beaucoup admiré, et que j'appréciais pour sa gentillesse et sa simplicité, sa grande érudition: Djamel Benzaghou, assassiné lui aussi par les hordes terroristes, près de chez lui, près de l'hôpital Maillot, en face de la Méditerranée. Il y avait également cet autre Monsieur d'El Moudjahid, Mouloud Achour, et également Farouk Magraoui, directeur technique adjoint, un des barons de la conception technique du quotidien. C'est avec ces noms illustres de la presse nationale et que la nouvelle génération ne connaît pas tellement, que j'ai été appelé par Hocine Djebrane à le seconder lors de sa nomination comme rédacteur en chef par Mohamed Abderrahmani, nommé lui directeur de la rédaction par Zoubir Zemzoum, envoyé diriger le quotidien par la direction du FLN. C'est à ce moment que j'ai commencé, tout autant avec Mohamed Saidani, mon lent apprentissage comme rédacteur en chef adjoint d'un grand journal, même si, dans les faits, je n'avais qu'une nomination de chef de rubrique. Entre-temps, Hassen Ouendjeli, et Ali Ouaffek, le Gourou de la "Doc", sont partis tenter l'aventure de la presse indépendante, avec Ahmed Fattani comme timonier. Je me rappelle de ce jour lorsque celui-ci, qui me voulait dans son équipe, m'avait demandé quel nom donner à son journal. Un de mes amis journalistes français, à l'époque, Albert Ryng, ancien professeur de philosophie à Montpellier, dirigeait un "digest" de la presse africaine, au sein de l'agence Syfia, c'était "Libertitre". Fattani, en voyant la "Une" de ce digest, avait souri. Je ne sais pas ce qui s'était passé ensuite, il était parti, mais Liberté était né. Il a été enfanté par Fattani et son équipe, grand créateur de journaux devant l'Éternel, que Hocine Djebrane avait ensuite rejoint. C'était lui qui avait donné du mordant et de l'aération en même temps à la maquette de Liberté.

Abderrahmani - Djebrane, deux hommes, deux visions

C'était l'une des plus belles maquettes de journal, et elle le reste. Elle est l'œuvre, à moins que mon ami et grand frère Ahmed Fattani, ne me corrige, de Hocine Djebrane, qui y avait travaillé avec ses tripes. Tout autant que lorsqu'il était passé à la rédaction en chef d'El Moudjahid, un moment de pur bonheur professionnel pour moi. Il a réussi, en peu de temps, à éliminer des comptes rendus et commentaires du journal le "Djeghloulisme", un mot cher à mes anciens amis de l'APS, et notamment feu Brahim Dahmani, Farid Khelfati, Said Selhani, feu Omar Bouziri, Djaffer Saïd et Nouredine Khellassi, qui s'étaient fait un devoir à l'Agence de faire de "l'info, rien que l'info et toute l'info". Hocine Djebrane en était un pratiquant de cette technique, celle professionnelle, qui consiste à éviter d'aller vers le sens du poil à un moment où El Moudjahid était sous la coupe du FLN. Et la technique donnait des résultats: El Moudjahid commençait à se vendre et bien. À tel point que Mustapha, le buraliste de l'Avenue Abane Ramdane, qui fait le coin avec l'ancien café Tahiti, en face du cinéma Dounyazad, et à un jet de pierre du journal, me fasse un jour cette remarque: "c'est étrange, mais El Moudjahid se vend bien ces temps-ci". Car entre-temps, dès son installation à la tête de la rédaction en chef, Hocine avait laissé le poste de directeur technique à Farouk Magraoui et, avec Abderrahmani, et, également Mohamed Cherkit, également assassiné par les terroristes alors qu'il entamait les escaliers qui descendent de "Bobillot" vers la rue Ben M'hidi, avait changé la maquette du journal. El Moudjahid était passé à ce moment là au format Tabloïd. Un succès commercial et professionnel. Mais, avec sa manière franche et rugueuse de travailler, n'hésitant pas à foncer "dans le lard" avec un parfait accent français, il a fini par déranger, et avait souvent des "prises de bec" avec Abderrahmani. Un jour, celui-ci est entré furieux dans le vaste bureau que je partageais avec Hocine Djebrane, et l'a vertement sermonné, avant de lui signifier brusquement sa fin de mission. Il se tourna ensuite vers moi, et me chargea d'assurer l'intérim de la rédaction en chef du journal. Depuis ce jour, je n'avais plus revu Hocine traîner ses guêtres et sa bedaine dans le journal, ni le voir partir chaque jour vers 13 heures avec une baguette de pain à la main. "Il me disait alors: Mahdi, je te laisse la boutique, je reviens vers 17 heures". À 17 heures tapantes, il était là, je faisais le point avec lui sur les pages confectionnées, et le laissait ensuite. Il ne partait qu'une fois le journal imprimé, tout comme d'ailleurs Mohamed Abderrahmani, bien après minuit. Là, pendant presque une année, à ses côtés, j'ai appris beaucoup sur le monde impitoyable du journalisme, sur la nature des gens et les vicissitudes d'un métier souvent ingrat envers ceux qui lui ont tout sacrifié, à l'image d'un Abderrahmani qui a quitté la salle de mariage de sa fille pour aller finir la confection de l'édition du lendemain.

Des journalistes à part

Des gens pareils, l'Algérie n'en connaîtra pas d'autres, même si nous avons la consolation d'avoir avec nous des Zoubir Souissi, un autre baroudeur de la presse algérienne, des Fattani, des Halli, des Maamar Farah, des Ali Bahmane, des Ouahib et des Taouchichet. La bonne graine existe, le problème est sa relève. Moi, j'ai eu la chance de côtoyer et d'apprendre aux côtés de ces professionnels, de vivre des moments fabuleux avec Hocine Djebrane, qui engueule tout le monde sans en avoir l'air. Avec lui, avec Abderrahmani, Fattani, Mouloud Achour, Halli, j'ai beaucoup appris à El Moudjahid, et connu un autre monde, un univers parallèle à l'APS aux agences de presse, où j'avais fait mes premières armes, que j'avais quitté sur un coup de tête, alors que j'étais chef du bureau central de Blida, après avoir ouvert le bureau de Bordj Bou Arreridj, en 1984. Auparavant, à Horizons, j'avais passé de bons moments avec une rédaction qui ne manquait pas elle également d'ambitions, notamment El Kadi Ihsane, sulfureux journaliste algérien, Hamid Grine, chef de la sportive, Larbi Chabouni, le brave, Majid Kaoua, ou Mohamed Bentaleb, "Boss" de la page anglais, et bien d'autres, comme Naama Abbas, ou surtout Abdelaziz Sbaa, responsable de toutes ces aventures, puisque c'était lui qui m'avait "piqué" à Abderrahmani, puisque c'est avec lui que j'avais travaillé lorsqu'il était responsable de la rubrique Internationale à l'autre monument de la presse nationale, Algérie Actualités, alors dirigé par les regrettés Hamza Tedjini et Kamel Belkacem. À Hocine Djebrane, qui se faisait du souci, comme s'il était son enfant, pour Liberté d'où "ils m'ont mis à la porte", qu'il m'avait dit un jour lors d'une rencontre à la Rue Larbi Ben M'hidi. Je crois qu'il ne s'était jamais remis depuis. Après, dans les années 2000, je suis parti quelque part au Maghreb travailler pour mon "premier amour", l'APS, et je n'ai plus revu Hocine. Hormis le fait qu'il avait fini par aller rejoindre en France son épouse.

Questions de Géographie

En fait, sur la géographie physique d'El Moudjahid, le 3e étage n'était pas seulement réservé à la DG du journal, mais abritait également une autre faune, d'habitude recourbée sur elle-même. Là, il y avait les bureaux des services des rédactions culturelle, société et, la plus bruyante, celle de la Sportive, avec le regretté Chergui comme maestro. Certes, la géographie humaine d'El Moudjahid est à sa mesure, particulière. Car dans ces contrées entre la communauté du 4e où s'étaient regroupés comme dans un Bunker les gars d'Horizons, et celle du 5e qui réglait tout les problèmes administratifs, surtout pour les missions à l'étranger (Saha Achour!), le peuple du 3e étage était fantasque. Comme Mohamed Baghdadi, le Blidéen, qui passait son temps à tenter de toucher le gros lot en jouant au Turf. Lui ce mec, est unique, et ne connais pas tellement Achour, le gars qui s'occupe des missions à l'étranger. Et, souvent, en allant déjeuner, avant de s'accouder au comptoir improvisé du "Roi de la Loubia", sur les premières marches de la rue Tanger, il gueulait comme pas un pour se faire entendre au moment de l'addition. "J'en ai marre moi. Toujours entre deux avions, New York, Tokyo, Paris, Londres. Comment je vais payer mon assiette de fayots maintenant, hein? Je n'ai que des dollars et des francs français, pas un dinar. Moi, je voudrais bien qu'ils m'envoient de temps en temps à M'sila, Djelfa..." Bien sûr, Baghdadi n'est jamais sorti en mission à l'étranger, et son chef de service, Achour Cheurfi, n'a jamais semblé faire mine de s'intéresser à ce cas particulier, lui également étant dans les nuages! Pour dire que dans ce Moudjahid des années 1990, entre deux phases politiques, il y avait des "mecs". Et puis, en underground, il y avait les gars de Roto (rotative), les "gueules noires" du journal, les gros bras, quoi, avec plein d'encre sur leur visage, la "combi" toujours enroulée autour de la taille lorsqu'ils font surface pour aller prendre un café à la cantine. Entre les deux peuples, il y avait celui, très précieux de la photocomposition, du montage et de la maquette, où trônaient les "invisibles" mais incontournables pour la confection technique du journal, comme Madjid, Andaloussi, Hadj Hamou. Certains ont été rappelés à Dieu, d'autres sont encore là, à se souvenir de cette époque où chaque jour était une bataille pour faire sortir à temps le journal, à temps c'est-à-dire à 5 heures du matin tout chaud comme un beignet prêt à être consommé. C'était ça El Moudjahid que j'avais appris à aimer avec l'art d'un autre temps que nous prodiguait Hocine Djebrane, qui, en fait, trônait entièrement avec sa formidable corpulence et sa voix rocailleuse sur tout le 1er étage, des bureaux de la rédaction à la Technique et à la Doc, jusque vers les entrailles du Journal, trois étages plus bas, à hauteur de l'entrée du fret de la gare centrale d'Alger. À tous ces gens, je dis merci, comme je n'oublierais pas dans cet hommage de citer mon homonyme Amazit Boukhalfa, un dinosaure "d'El Moudj" qui m'a beaucoup aidé, et que j'ai retrouvé ensuite à l'APS. Tout comme d'ailleurs Antar Cherbal, l'homme de la Nationale, l'homme le plus grand du Journal après Nait Mazi. Et puis, et puis le monde tourne, le peuple d'El Moudjhahid comme tout les journaux du monde change, en bien ou en mauvais, je ne sais. Mais, Hocine Djebrane, Allah Yarahmou, c'était un cran au dessus du lot, celui qui te fabrique un journaliste en moins de temps qu'un prof de Fac!