LES BLOGS
02/07/2013 10h:42 CET | Actualisé 01/09/2013 06h:12 CET

Tahar Bekri, itinéraire d'un poète

Vivant en France depuis 37 ans, Tahar Bekri publie chez l'éditeur tunisien Elyzad un nouveau recueil de poèmes, Au souvenir de Yunus Emre. Parallèlement, il a rassemblé des textes de poètes palestiniens contemporains, Poésie de Palestine, aux éditions Al Manar Alain Gorius. L'occasion de revenir sur le parcours de Tahar Bekri, né en 1951.

Natif de Gabès, dans le sud tunisien, Tahar Bekri a grandi en fait dans plusieurs villes de Tunisie, à la faveur des affectations de son père, chef de gare. Kairouan, Sousse et tant d'autres lieux qu'il conservera dans sa mémoire lorsqu'il sera contraint de quitter la Tunisie de Bourguiba, en 1976. Mais jusqu'à son départ définitif, c'est à Sfax que la famille Bekri finit par s'installer. Etudiant à Tunis, il se sent un citoyen de toute la Tunisie, de toutes ses villes, de tous ses villages. Cette Tunisie à laquelle il rendra hommage dans des poèmes rassemblés dans un volume intitulé Je te nomme Tunisie (éditions Alain Gorius, 2011) dans la foulée du printemps arabe.

tahar bekri

Tahar Bekri

Premiers poèmes

Bilingue, Tahar Bekri écrit ses premiers poèmes à l'adolescence. En français d'abord. Puis en arabe lorsqu'il se sent prêt à affronter la métrique et la versification arabe classique. Toute l'œuvre du poète, son rapport au monde, comme il nous l'a confié dans un entretien diffusé sur Radio Orient, vient de la mort de sa mère, alors qu'il n'a que dix ans. Son père, dit-il, était «un homme sévère, comme beaucoup d'hommes arabes», avec lequel il échangeait peu. La poésie devient pour Tahar Bekri, «la parole du silence», qui lui permet de s'interroger sur la mort, la vie, la justice divine. Ses premières tentatives, reconnaît-il aujourd'hui, sont gauches, maladroites, mais reflètent aussi une innocence et une pureté, propres à l'enfance, une photographie des émotions de l'adolescent qui souffre. Plutôt que de s'adonner au sport, comme la plupart de ses amis de l'époque, le jeune poète se nourrit de ses lectures innombrables, les livres laissés par ses frères, en particulier les textes de Chebbi, le grand poète national tunisien, mort à 25 ans en 1934. Ses poèmes, dit-il aujourd'hui, paraissaient faciles d'accès pour l'adolescent. Il puise à cette source pour tenter de répondre aux questions qui l'assaillent. Khalil Gibran, bien sûr, l'impressionne et le fascine, mais aussi les romantiques français... Il découvre Pouchkine et Garcia Lorca grâce à leurs traductions en français, les poètes scandinaves ou d'Amérique latine. La poésie est comme un passeport qui lui permet d'accueillir le monde entier dans la demeure familiale. Chez certains auteurs, l'attirent déjà les descriptions de la mer, l'un de ses thèmes favoris, lui qui recherchera partout l'océan dans ses voyages, de la Scandinavie à la Mauritanie, et tombera amoureux de la Bretagne, en particulier des plages du Pouldu.

La langue cesse d'être brute

Entre l'adulte et l'enfant, les sentiments sont les mêmes. Seule la technique diffère, « peu à peu la langue cesse d'être brute », devient plus travaillée, plus métaphorique. A la fin des années 60, à dix-sept ans, Tahar Bekri publie ses premiers poèmes dans la presse tunisienne. Les professeurs de son lycée le guident. Encouragé par ses aînés, il persévère, comprenant que la poésie n'est pas qu'un moment dans sa vie, une passade d'adolescent, mais qu'elle sera au cœur de son existence. A cette époque, il y a dans les lycées tunisiens des clubs de poésie, de lecture, de philosophie. La radio propose des émissions où on lit des poèmes écrits par de parfaits inconnus comme le jeune Tahar Bekri, émissions au cours desquelles des critiques littéraires donnent leur avis sur ces jeunes talents prometteurs. Il fréquente aussi le club littéraire Aboul Kacem Chebbi, lit ses poèmes en public, assiste à des lectures de grands poètes arabes ou francophones qui font le voyage jusqu'à Tunis. L'année 67, année de la défaite dans le monde arabe, correspond aussi à la découverte des poètes palestiniens comme Darwich ou syriens comme Nizar Kabani, des poètes de l'Orient qui s'interrogent sur le devenir du monde arabe.

L'arrivée en France, en 1976, à l'âge de 25 ans, fera de lui un poète toujours hanté par l'exil. Il faut dire que le départ de Tunisie se déroulera dans des conditions douloureuses, après un dernier séjour dans la tristement célèbre prison de Bordj Erroumi (sa première arrestation, alors qu'il milite au sein de l'UGET, l'Union Générale des Etudiants de Tunisie, a lieu en 1972). La Tunisie est alors en ébullition. Baasistes, marxistes-léninistes, tiers-mondistes, les étudiants dénoncent le système du parti unique, trente-cinq ans avant le printemps arabe. L'exil sera le seul choix pour Tahar Bekri puisqu'après son dernier séjour en prison, son université refuse de le réintégrer. La France lui permettra de poursuivre ses recherches universitaires, d'écrire et de publier. Réfugié politique pendant treize ans, il ne pourra récupérer son passeport tunisien qu'en 1989. La Tunisie reste une de ses principales sources d'inspiration.

Nous reviendrons sur les deux derniers livres de Tahar Bekri dans un prochain billet.

tahar bekri

Tahar Békri, Au Souvenir de Yunus Emre, Elyzad et Poésie de Palestine, éditions Al Manar Alain Gorius.