LES BLOGS
29/07/2013 07h:09 CET | Actualisé 20/10/2014 06h:23 CET

Revoir Casablanca

Dans "La Blanche", court roman publié par les éditions La Cheminante, Maï-Do Hamisultane raconte le retour aux sources d'une jeune femme qui a grandi au Maroc, pays qu'elle a dû fuir après la disparition brutale de son enfance.

Le livre est d'abord une évocation de Mira Ventos, une villa de rêve, toute blanche, dans les beaux quartiers de Casablanca, entouré d'un immense jardin où poussent des grenadiers et quantité d'autres arbres fruitiers, "des palmiers immenses d'un autre siècle", où pousse une "haie d'ibiscus toujours fleurie". Une "fontaine en zellige qui chantonne". A l'intérieur, un "vaste salon de marbre blanc aux allures d'opéra". Des tableaux accrochés au mur. Des sculptures. C'est là que le grand-père de la narratrice reçoit tout ce que le Maroc compte d'artistes et d'intellectuels. Tout proche, l'océan et sa plage "Tahiti Beach", où l'enfant s'empiffre de cornets glacés. Le relief de Sidi Abderahmane, où les femmes infertiles viennent échanger leur raison contre un enfant à naître.

maido hamisultane

Maï-Do Hamisultane

Puis un crime vient bouleverser l'existence paisible de la fillette. Son grand-père est assassiné, la tête écrasée par un buste de Juba II, roi de Maurétanie. Tandis que la presse s'empare du fait-divers et que la police investit les lieux, la famille sombre dans la paranoïa et la peur. La villa devient un bunker où les femmes s'enferment à double-tour, une commode devant la porte de la chambre où elles dorment dans le même lit. La mère garde un pistolet à portée de main, la fillette un couteau. La fillette évite d'abord de retourner à l'école et découvre dans la bibliothèque de ses grands-parents Rabindranath Tagore et Paul Bowles. La narratrice se demande si sa grand-mère, accusée à voix basse par certains, est responsable du crime. On découvre finalement que l'un des assassins et sa complice vivaient dans ces murs, qu'ils faisaient partie de l'histoire de Mira Ventos. Les commanditaires, eux, courent toujours.

Mira Ventos finit par être vendue. La famille endeuillée quitte le Maroc et s'installe dans le sud de la France. Tandis que la grand-mère écrivain perd la raison, que la mère s'enfonce dans la dépression, la narratrice grandit en tentant d'oublier ce Maroc qui n'est plus jamais évoqué.

On la retrouve quelques années plus tard. C'est une jeune femme à présent. Amoureuse d'un certain Victor qui l'abandonnera et la rendra quasi-folle. L'amoureuse le poursuivra jusqu'à Marseille, supprimera l'enfant de lui qu'elle portait. Arrêtée deux fois pour harcèlement, elle est prise en pitié par les policiers. Au fond du gouffre, l'amoureuse éconduite décide alors de retrouver l'enfance qu'on lui a volée. Elle s'envole pour Casablanca. Pour revoir Mira Ventos. Et, peut-être, tourner une page.

lablanche

Roman lumineux malgré la noirceur de certains épisodes, écrit à la première personne, "La Blanche" a un pouvoir d'envoûtement. On se laisse prendre par ces phrases courtes, ces ellipses, ces vignettes qui permettent de reconstituer le puzzle d'une enfance en miettes. Roman énigmatique où l'on se demande ce qui est vrai et ce qui est inventé.

Maï-Do Hamisultane donne quelques clés en rappelant un fait-divers bien réel, l'assassinat d'un couple de Français au Maroc, celui du peintre Albert Pilot et de sa femme par leur fils schizophrène à Rabat en 2002. L'auteur, s'est inspiré de ses propres souvenirs d'enfance, finit-on par apprendre dans la courte postface de son éditrice, Sylvie Darreau, puisqu'à l'instar de son héroïne elle a passé une partie de ses jeunes années au Maroc. Superbement écrit, "La Blanche" est de ces livres dont on sait qu'on ne les oubliera pas.

La Blanche, Maï-Do Hamisultane, La Cheminante, 7 euros.