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14/09/2015 07h:09 CET | Actualisé 14/09/2016 06h:12 CET

Ce que raconte réellement "Much Loved"

CINÉMA - "Much Loved/Zin li fik" sera officiellement sur les écrans français le 16 septembre, à la suite d'une tournée organisée dans différentes villes de l'hexagone pour le présenter en avant-première, et avant d'être présenté au festival international de Toronto les 16, 17 et 18 septembre prochains. Salué par un bel accueil du public, le film vient également d'être récompensé au festival de cinéma d'Angoulême par un Valois d'Or, et le Valois de la meilleure actrice, décernée à Loubna Abidar.

Ce que ce film révèle a peu à voir, en réalité, avec la violente polémique dont il a été l'objet. Ceux qui ont aujourd'hui la possibilité de le découvrir peuvent mesurer clairement son propos. Le propos d'un film qui porte un regard humain sur une réalité, tout en s'engageant à en révéler les aspects durs, et douloureux. C'est cette part d'humanité parfois sombre, souvent drôle, mais également lumineuse, et toujours sincère, dont le réalisateur a voulu témoigner. Avec force. Et sans concessions...

"Much Loved", chronique au ton réaliste, à l'énergie brute, et à l'émotion sensible, tire de sa lecture du milieu de la prostitution une puissance d'évocation qui tient tout particulièrement à la justesse de regard d'un réalisateur exigeant dans sa quête de vérité, ainsi qu'au formidable jeu d'acteurs qui l'anime, confondant de naturel et de belle sincérité. Au final, un film très émouvant, dont la fluidité du montage épouse le rythme de vies chaotiques et joyeusement décalées...

Un tempo de vie chaotique

C'est cette énergie brute sur un tempo à deux temps qui dès les premiers plans embarque en effet le spectateur. A travers les virées furieuses de la nuit où les prostituées, Noha, Randa et Soukaïna, se préparent pour opérer comme des guerrières entrant en scène. Embardées nocturnes ponctuées de bouffes sur le pouce et à point d'heure, dans des snacks noyés d'une lumière louche, où, au milieu d'autres oiseaux de nuits, leurs plaisanteries salaces et leurs remarques désabusées fusent et se croisent en rattrapant l'aube...

Et puis, par intervalles, les retombées dans la déprime d'un quotidien ponctué de disputes de filles. De petites bouffes et de vaisselle triste. Des conflits absurdes d'une vie en commun qui exacerbe les tensions, et annule toute intimité. Avec la télé aussi, qui, dans ces moments suspendus de grasse matinée ou de journée blanche, bourdonne des accents du flolklore local, quand ce ne sont pas les films indiens qui les tiennent en haleine, ceux dans lesquels Sharukh Khan tient la vedette, en véritable archétype du prince charmant, pour des guerrières qui se transforment de facto en midinettes...

Entre les deux il se joue pas grand chose, ou plutôt invariablement la même chose. Et c'est bien là que tout se joue, justement : dans la rengaine de l'éternel recommencement. Dans le devoir pour chacune d'elles de se remettre dès le lendemain au turbin. Sans autres états d'âme. Même récalcitrante, comme Randa. Même usée, comme Noha. Même gentiment résignée, comme Soukaïna. Prises dans le ressassement abrutissant d'une mécanique qui ne leur laisse aucun répit et dans lequel le réalisateur nous immerge tête baissée, dès le premier plan, sur fond de beat musical un peu sourd et entêtant, laissant entrevoir par moments, comme de belles échappées dans les profondeurs de l'intime, des pans d'humanité sensible.

Pour chacune d'elles un jardin secret, un espoir fou, un rêve auquel tenir... A quoi tenir, sinon ? Comment tenir ? Coke, shit, alcool, d'une part : le cocktail habituel aux "belles de nuit" efface les ombres grises de l'enfer dans lequel elles se jettent à corps perdu soir après soir. Mais ce sont les rêves, de l'autre, même dérisoires, même irréalisables, même manqués... et l'innocence, la naïveté, celle qu'apporte Hlima, la dernière recrue, une bledarde affranchie enceinte jusqu'au cou qu'elles rebaptisent aussitôt "Ahlam", et les rires de l'enfance perdue, leur complicité fraternelle, la force de leur famille reconstituée, qui leur rappellent, symboliquement, l'importance de devoir tenir à ce qu'elles sont : des femmes aussi fortes que fragiles, auxquels l'amour aura toujours manqué cruellement...

Des rêves avortés, et des vies sur le fil...

Le constat auquel ce film de Nabil Ayouch nous conduit est sans appel. Dans "Much Loved", la chronique est en effet, non pas en demi-teintes, mais en deux teintes. Elle a la couleur chaude, artificielle, des scènes de nuit où les corps s'activent mais où les âmes s'oublient ; elle a la tonalité neutre de ce quotidien grisaille où les corps à l'aube s'endorment, mais où les âmes à mi-voix s'expriment. Et pourtant, de ce rapport en apparence binaire, ressortent des vérités complexes, que le réalisateur a su révéler par touches incisives, et d'une justesse éminemment sensible...

Ce ne sont pas seulement les scènes de fêtes au caractère orgiaque organisées par les Saoudiens en manque de chair "vivante", de débauche triviale, de sexe facile, que l'on retient. Ce n'est pas seulement le mépris dont ils témoignent, ou les petites humiliations qu'ils font subir, dans leur besoin de toute-puissance infantile, et que révèle leur besoin de domination sexuelle, en arguant du suprême pouvoir de l'argent.

Ce n'est pas juste la ville de Marrakech, qui s'offre elle-même comme un corps puissamment nourri de vibrations érotiques urbaines... Mais plutôt un tableau d'ensemble, où la prostitution éclate par stridences sur un arrière-plan de drames tristes et de violence muette. Où le réalisateur évoque de manière subtile la dissociation complexe des corps et des âmes. La dissociation ambiguë du jour et de la nuit. La dissociation cruelle des rêves et du réel. Mais celle aussi, plus intime encore, des prostituées et de leur famille. Coupures, césures, fractures de l'intime qui éraillent le déroulé parfaitement séquencé des jours et des nuits vécu à coups de soirées en boîte ou en maisons privées. Car dans "Much Loved", le fil de l'histoire traîne derrière lui de nombreuses autres, avortées, enfouies, mais présentes en creux, qui, chemin faisant, brodent ensemble le motif semblable de vies défaites.

C'est dans l'évocation de ces portraits de femmes solidaires, farouchement unies dans leurs galères, jusqu'à donner le sentiment de recréer une véritable famille de substitution, que les images s'entourent d'un climat plein d'émotion. Et Nabil Ayouch parvient merveilleusement à traduire cela : comment l'impudeur des corps, -que l'on voit finalement assez peu s'exhiber, dans le film-, vient trancher subtilement avec la pudeur des âmes qui se dévoilent à mesure... Et si la caméra du réalisateur aime embrasser au plus près le langage des corps, elle va aussi chercher les visages et leurs expressions intimes avec un désir de sincérité sans faille.

Quatre parcours émouvants de femmes...

C'est ainsi que l'on s'intéresse à la touchante Randa, en mal d'identité, perdue quelque part dans le dédale administratif qui l'empêche d'obtenir ses papiers d'identité, et dans l'image de sa propre identité d'homosexuelle, aux contours flous et non assumés. Dans la trame de son parcours le réalisateur insère habilement cette image manquante du vide immense créé par le fantasme d'un père vu pour la dernière fois à l'âge de 4 ans. Une figure lointaine qu'elle rêve de rejoindre aujourd'hui en Espagne, se construisant comme l'expression le dit ses propres châteaux en Espagne autour de ce désir fort de bout de "famille à soi" reconstituée. Une part de puzzle manquant qui l'empêche de se construire une identité au présent...

C'est ainsi que l'on découvre Soukaïna, qui fait sourire par ses accès de romantisme naïf à tout crin. Elle, pour qui le sexe n'existe qu'en entretenant l'illusion de romances bricolées entre un amant clochard paumé, vivant à ses crochets, et un client saoudien poète, qui la paye, tout en se révélant être un homosexuel refoulé...

Ou que l'on devine la complexité du personnage fascinant qu'incarne Noha, éblouissante dans ce rôle de femme libre et assumée, de véritable amazone du sexe, mais éblouissante dans ce jeu d'ombres, aussi, où elle apparaît, fragile et seule, avec au compteur de ses 28 piges, toute une vie déjà derrière de déceptions, d'abandons, de sacrifices et de luttes menées en parallèle...

Et lorsque Hlima arrive enfin, recueillie généreusement par le joyeux trio, c'est en raison des mêmes désirs fous d'amour jamais reçu, et de rejet ou d'abandon en revanche douloureusement éprouvés, que cette femme solide et saine vient ajouter son fardeau de non-dits et de misère affective pour compléter la tribu. Mise en cloque à la campagne, devant fuir le qu'en dira-t-on et la honte sociale, la future mère célibataire aux abois, jusqu'alors soumise aux violences de la ville, retrouve la chaleur d'un foyer de femmes aux côtés desquelles, en paysanne mal dégrossie mais pleine de bons sentiments et de malice, elle saura cependant rapidement, et avec humour, s'initier aux codes de survie...

Au-delà des blessures à vif: être, prendre, donner...

Ce qui est terriblement émouvant, dans "Much Loved", c'est de voir ainsi que dans chacune de ces femmes existe, au-delà des failles sociales qu'elles portent dans leur chair et dans leur âme, un désir, une pulsion de vie et d'amour. Un besoin de tendresse inassouvi. Une innocence jamais perdue... au-delà des blessures demeurées à vif. Cette scène où Noha observe avec tendresse ses ouailles autour de la table, en qualifiant tour à tour chacune d'elles, et que le réalisateur Nabil Ayouch filme avec tout autant de tendresse, expose dans leur vérité complexe, humaine, touchante, qui elles sont, véritablement. Et ce qu'elles sont n'est pas juste réduit à ce qu'elles font.

Lorsque Randa vit le sexe de la prostitution dans le rejet de ce qu'elle est, de ce qu'elle n'arrive pas à nommer en elle, avant d'être initiée par hasard au sexe et à la tendresse du rapport amoureux par une cliente, Soukaïna, elle, le vit dans le rapport complexe qui relie les sentiments au corps, se voyant donner son coeur à celui qui la paye, et son corps à celui qu'elle entretient, sans arriver à comprendre quelle part d'elle se donne, au juste, à mesure qu'elle apprend, tant bien que mal qu'une vraie prostituée a le devoir de savoir "prendre", et de se faire ainsi respecter...

Noha, régnant en douairière sur ce giron de femmes, aussi impériale dans l'allure que crue dans le propos, est certainement la seule à savoir en fait exactement qui faire payer et comment, en femme d'affaires aguerrie qui brandit comme de véritables trophées ses prises de guerre sous forme de billets, avec le sentiment qu'elle ne s'est pas vendue tant que dans le cadre du deal elle arrive à prendre plus qu'elle ne donne...

Mais la faille est à la mesure du rempart qu'elle s'est construit.

Sa quête effrénée d'argent pour gérer la tribu d'une part, et sa famille de l'autre, renvoie douloureusement à cette quête d'amour tout aussi profonde, mais jamais aboutie, de la fille, de la femme, et de la mère qu'elle est aussi. Noha, appelée à sacrifier l'homme qui la désire, le fils qui la réclame, et la famille dont elle a besoin. Irrémédiablement seule à devoir assumer cette indépendance qui la rend si forte, en même temps que cette solitude qui la montre si fragile...

Quant à Hlima, la prostituée à la fausse naïveté bon enfant, c'est en puisant dans le bon sens concret et solide de son passé de paysanne à la vie dure, qu'on l'imagine pouvoir assumer la perte accidentelle et tragique de l'enfant porté..."Il vaut mieux ne pas être mère, qu'être une mauvaise mère", murmurera simplement Noha pour la consoler...

Violence du cynisme social...

Dans le tableau fin et sensible qu'évoque Nabil Ayouch, comment trouver du cynisme en elles ? Le cynisme est ailleurs, dans les situations qu'elles affrontent. Dans les réalités qui se font jour, dans les vérités d'où émerge la violence tapie au coeur de la société toute entière, au travers de ces nuits déglinguées. Dans la violence de ces pères qui se débinent en abandonnant des enfants sans identité ; dans la violence de ces familles qui rejettent sans un mot celles auxquelles elles doivent le fait de pouvoir survivre matériellement ; dans la violence du tourisme sexuel qui transforme des gamins pauvres en proies faciles pour les pédophiles ; dans la violence de ce système où tout s'achète et se vend, la dignité, comme le reste, pourvu que les appétits les plus bas soient contentés...

Et au milieu, parce que "Much Loved" n'est en rien un catalogue de clichés brossant une caricature, et n'a pas plus à voir avec la démonstration didactique, surgissent des images d'une pudeur extrême où se lisent des émotions rentrées et des tristesses vécues, d'hommes et de femmes, butant chacun obstinément, comme des insectes aveuglés par un halo de lumière, sur ces rapports indépassables qui relient indissociablement les âmes et les corps, le sexe et l'amour. Interrogeant la prostitution mais à travers elle aussi, les rapports de domination et de soumission que révèle le sexe dans les rapport hommes/femmes, le besoin irrépressible d'amour, et la réalité d'une misère sexuelle criante...

A la marchandisation concrète des corps, à la réalité assumée du sexe tarifé, la société toute entière renvoie cependant en écho le cri d'une autre forme de prostitution, morale, celle-là, depuis toujours hypocritement étouffée : celle du flic corrompu qui se fait payer en violant Noha dans une scène d'une sobriété éloquente ; celle de la mère qui accepte l'argent de sa fille avant de finir par la rejeter sous la contrainte exercée par le regard social ; celle de la mère maquerelle qui joue les entremetteuses auprès des Saoudiens...

Englobant, en somme, tous ceux qui vendent sans scrupule leur conscience. Et en réalité dans une société où les rapports humains sont évalués assez cyniquement à la mesure de l'intérêt qu'ils procurent, du gain qu'ils rapportent, de la fonctionnalité qu'ils incarnent, dans une société de plus en plus marquée par l'idée que tout se marchande, se négocie ou s'achète, c'est là que réside la vulgarité suprême, car ce que Nabil Ayouch décrit, lui, avec une belle tendresse, c'est le chaos de vies généreuses, hantées du désir d'aimer et d'être aimées, et jalouses de cette liberté payée si chèrement...

Dans "Much Loved", le réalisateur parvient avec bonheur à capter la grâce généreuse de ces prostituées qui se font payer pour leur cul, mais qui n'ont en revanche aucune peine à savoir donner de leur coeur. Et le film fonctionne dans le juste enchaînement de ces contre-vérités qui tordent le coup aux préjugés faciles, et qui vont sonder les âmes, alors qu'on pourrait croire que la prostitution n'est jamais qu'une affaire de fesses.

Victimes du regard de la société, certes, et doublement victime, puisqu'elles continuent de pourvoir aux besoins matériels de ceux-là même qui les condamnent et les rejettent, au sein même de leur famille. Mais assumant avec la fierté résolue de ceux qui refusent de s'arrêter à cela. Et toujours délibérément généreuses, cependant, en donnant aux exclus de tous bords, auxquels les lie une fraternité de coeur spontanée. Donnant, que ce soit pour combler la misère affective et sexuelle du clochard accroché aux basques de Soukaïna, ou pour tenter de soutenir la misère digne de la mère de Noha, enfermée dans sa lutte silencieuse pour maintenir l'équilibre d'une famille en déréliction, car avec un mari absent, mort, ou disparu, un jeune fils drogué, et un petit-fils malade, tout oppose dans les faits l'impuissance du mâle, sa fragilité, son inconsistance, à la responsabilisation et au sens du devoir des femmes...

Décrypter les liens entre sexe et pouvoir

Dans "Much Loved", le système de la prostitution est d'ailleurs transgressif de bout en bout, en inversant insidieusement les rapports hommes/femmes : ce sont elles qui prennent le pouvoir, même en se prêtant au jeu des humiliations, car payées pour faire jouir, et choisissant dès qu'elles le peuvent leurs clients. Le pouvoir est dans la parole, aussi, dont elles se saisissent avec l'humour et la liberté qui les caractérisent... Voilà en quoi l'emploi du dialecte de la "darija" a pu choquer certains, non pas pour le fait d'entendre ce qui se dit, mais bien parce que ce qui se dit est assumé librement et crûment par une femme...

Au langage du verbe, Nabil Ayouch associe, en cohérence parfaite avec la nature de son propos, la façon dont pour ces femmes celui du corps répond. Un outil comme un autre, mis au service de leur autonomie et de leur indépendance. En miroir inversé de la maîtrise parfaite du rapport au corps qu'affiche par exemple Noha, les Saoudiens jouent le complexe de la sur-puissance, ou de l'impuissance, angoissés à l'idée de devoir se conformer à l'archétype du mâle viril, pour incarner l'image valorisante du pouvoir qu'ils affichent si crânement.

En cela le réalisateur ne cherche à ridiculiser personne ; il fait simplement état de ce rapport triangulaire qui lie image de soi, pouvoir ou argent, et sexe. Autre facette de la misère sexuelle chez ceux qui manquent de tout cette fois, à commencer par l'estime de soi, au point d'être incapables de savoir comment désirer et aimer l'autre, à l'instar du clochard de Soukaïna, avec lequel ce qui devait être un acte d'amour se transforme en terrible acte de charité... En miroir aussi, la façon dont Nabil Ayouch oppose l'acte de viol sordide que subit Noha au commissariat, et l'acte d'amour qui l'unit tendrement à ce Français marié, lequel déclare qu'il n'arrive pas à vivre sans elle... Et la douceur devient ici presque une forme de violence, pour celle qui n'en a jamais reçue...

En évoquant l'univers de la prostitution, le réalisateur prend le temps de balayer sans forcer le trait, ces zones grises de frottements et de contradictions sourdes entre les désirs de famille unie et d'amour heureux, et la réalité d'un métier qui ne laisse aucune place au rêve.

La frustration des désirs et des corps...

Le film laisse également entendre en filigrane comment la prostitution vient aussi s'inscrire en lieu et place d'une sexualité qui ne peut être assumée librement en couple, c'est l'allusion faite à la "chair morte", des épouses saoudiennes... Ou comment elle porte le visage de ces absences de tendresse au quotidien, qui se transforment en pulsions sexuelles à devoir assouvir de façon primaire. Dans l'évocation qui en est faite, le sexe tarifé n'est jamais, en somme, que la traduction de la façon dont les corps prolongent le vécu de frustrations diverses...

Avec beaucoup de finesse le réalisateur explore aussi les flottements liés aux problèmes d'identité sexuelle. Car la prostitution met nécessairement cela en lumière, du côté des clients comme de ceux qui se prostituent : cette part d'ombre d'une sexualité trouble, difficilement assumée sur le plan social, et qui vaut autant pour les homosexuels, hommes ou femmes, que pour les travestis. Les corps disent leurs maux, dans le commerce et la marchandisation du sexe : leur besoin de réparer des identités sexuelles encore immatures, ou tout simplement flottantes et ambiguës, et surtout, des désirs non assumés...

Refoulée, l'homosexualité est une souffrance intérieure que le réalisateur s'est attachée à mettre en scène à travers le personnage du client saoudien poète, lequel, se sentant humilié dans sa virilité, retournera cette blessure narcissique en acte de violence contre Soukaïna.

Lorsque l'identité sexuelle parvient à être assumée, elle engage en retour un devoir de compréhension, et le droit au respect et à la dignité. Ce message de reconnaissance et de respect, l'histoire de Randa l'incarne dans cette scène d'une très belle pudeur où les mains expertes de la femme qui l'a séduite la déshabillent délicatement, en mettant symboliquement à nu son identité enfin révélée. Et par le jeu d'ellipse auquel le réalisateur s'est prêté, on comprend intuitivement que la tendresse qui accompagnera l'acte sexuel la fera renaître pleinement réconciliée avec elle-même. Ce message d'ouverture et de tolérance, le personnage du travesti ami, enfin, aussi fidèle qu'attachant, avec sa gouaille joyeuse et provocante, l'incarne magnifiquement tout au long du film, en reflétant une humanité pleine de tendresse et de bienveillance...

La grâce d'être libres

Humain, trop humain, l'univers de la prostitution filmé par Nabil Ayouch rend en effet autant compte de la brutalité et de la violence que peuvent subir les femmes, que des moments de partage, de fraternité et de tolérance, et d'ouverture aux autres, qu'elles ont la grâce de savoir créer. Libres, parce que débarrassées de tous les préjugés qui corsètent moralement la société puritaine. Libres, parce que luttant sans se plaindre des préjudices qu'elles ont pourtant subis. Libres, parce que dribblant continûment le réel pour ne pas se laisser abîmer par la vision sordide qu'il leur renvoie...

Dans cette chronique de femmes, la liberté a raison de tout. Quand bien même on les voit obligées de fuir Marrakech pour Agadir à la suite d'une histoire qui a mal tourné. Car elles ne fuient rien, en réalité. Elles continuent le voyage... Elles emportent aussi avec elles leurs rêves. Et peut-être bien que ceux-ci auront une chance de s'épanouir ailleurs, qui sait ? C'est sur un horizon ouvert, sur une plage face à la mer, qu'on les voit réunies. Unies. Presque heureuses, en somme... Sous le regard tendre de leur chauffeur attentif et dévoué, Saïd. Homme à tout faire et ange-gardien au jeu vibrant d'une belle intériorité."Doit-on aller à la soirée du 28 ?" demande l'une d'entre elles. Faut-il se remettre au turbin, dans cet hôtel classe d'Agadir où elles sont venues s'échouer, ou est-ce pour elles l'occasion de rompre définitivement avec "tout ça" ?

Juste une immense soif d'amour...

A chronique de vies, fin ouverte : car la fin peut très bien se révéler être le début d'une nouvelle vie, justement... Et c'est aussi en cela que le propos du film sonne juste, et frappe directement au coeur. En ayant mêlé tout à la fois les drames intimes de Noha avec le conte de fée noir et tragique de Soukaïna, l'initiation à la fois douloureuse et tendre de Randa, et l'aventure picaresque de Hlima, on sent que la liberté demeure le dénominateur commun d'une belle aventure collective. A la fois la source et le but à préserver, coûte que coûte, pour chacune d'elles en tant que femme.

Si cette chronique n'a rien d'une fable ou d'un apologue, c'est bien ce credo qui vient résonner à la toute fin, comme un cri d'espoir, même ténu, selon lequel, oui, la liberté a raison de tout... Quand bien même cette liberté a un prix : celui de la marginalité. De la mise au ban de la société. Et d'une forme de solitude. Car à cela répond la loi fraternelle, la loi de la solidarité profonde de leur tribu de femmes réprouvées.

Dans ce plan large, de fin, sur la plage où les cinq personnages se trouvent réunis, et dans la lumière tendre de ce qui prend les allures d'une véritable photo de famille, on comprend qu'à la violence qui a balloté ces vies sans beaucoup d'aménité, pourrait alors répondre la douceur d'un vrai chant d'amour. Mélopée accompagnant cette image comme désir d'un nouvel horizon, dans laquelle une voix de femme évoque la beauté intérieure que l'autre recèle, "Zin li fik"... et qui demeure dans la tête comme le souvenir, ou l'injonction entêtante, qu'il serait peut-être temps pour la société de réaliser enfin l'incroyable tendresse et soif d'amour, comme la beauté des rêves indestructibles que ces femmes prostituées portent dans leur coeur, dans leur histoire et dans leur chair.

Même, et voire surtout, lorsqu'elles sont "much loved"...

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