LES BLOGS
22/08/2015 08h:01 CET | Actualisé 22/08/2016 06h:12 CET

Chaines tv nationales: on ne jette pas le bébé avec l'eau du bain

Archives

S'il fallait retracer par le contenu l'itinéraire chaotique de notre télévision publique et de ses épigones privés, voire de ses clones, nous serions encore ici demain. Ou peut-être même durant plusieurs autres jours, indéfiniment.

Ce serait, en quelque sorte, comme vouloir grimper vainement les marches d'un long escalier mécanique qui ne fonctionnerait que dans le sens inverse, autrement dit de haut en bas. Et cela aurait forcément pris du temps, beaucoup de temps.

Tout à l'image de l'immobilisme télévisuel actuel. Il n'y a d'ailleurs qu'a bien se souvenir des programmes, souvent mal torchés, voire expéditifs, qu'ont diffusés presque toutes les chaines tv nationales (publiques et privées) ne serait-ce que durant le mois de ramadhan écoulé...

Nous nous restreindrons donc, pour les besoins de ce commentaire, à quelque trois à quatre éléments d'analyse. D'abord sous l'angle rétrospectif : depuis la petite étincelle de l'après 1962 ou, si on préfère, depuis le commencement de la période post indépendance, avec les miettes de baroque et de classique servies essentiellement par quelques professionnels et néophytes zélés, que de chemins, bons et mauvais, parcourus jusqu'ici !

Que d'errements commis et/ou subis jusqu'à ces inamovibles et insoutenables soliloques qui, présentement, s'étalent de janvier à décembre, débordant invariablement sur quantité de foyers. Et, loin de ne s'en tenir qu'aux schèmes maniérés des temps anciens, ouvrent toutes grandes les fenêtres sur le ballet ininterrompu de toutes les époques ; tout en entrebâillant à peine, si on ose dire, les portes sur le présent.

De toutes les époques, tout en entrebâillant à peine les portes sur le présent ? Notre "enthousiasme" nous a décidément menés trop loin. Car s'il y a bien des chaines de télévision qui éprouvent de terribles difficultés à prendre haleine dans cette mondialité qui, entre nous soit dit, évolue à une vitesse exponentielle, sans relâche, ce sont les nôtres.

Le mal est connu, il est devenu chronique. A telle enseigne qu'on se demande, quelquefois, s'il n'est pas irrémédiable. C'est un cercle vicieux aussi, qui n'en finit pas de prendre sa source dans la qualité douteuse d'un enseignement non seulement dispensé au pas de charge dans nos écoles et universités, mais surtout phagocyté par l'idéologie dominante, en l'occurrence nationale-islamiste, et trouve ses fatales conséquences dans l'impromptue programmation de moult émissions débridées, indigestes, dans un rétrécissement notoire du goût, dans une affligeante absence de communication audiovisuelle...

Si bien qu'il n'est pas rare que présentateurs et animateurs en viennent à s'isoler résolument dans un jargon pour le moins stérile, "ésotérique". Tout à l'image du désarroi socioculturel que vit présentement le pays.

"Avec tous ces moyens...un avorton..."

Car, une fois de plus, on sait bien où s'origine le drame dans lequel se débattent depuis belle lurette, autant dire depuis plus d'un demi siècle pour ce qui est de l'ENTV, nos chaines de télévision nationales : comment, en effet, formuler qu'il faut changer radicalement de manière de dire sur le petit écran ?

Le langage et le style anciens (il en est, parait-il, qui les trouvent prétendument actuels) n'y suffiraient jamais, ils ne peuvent que répéter.

Le résultat ? On ne le connait que trop : de tenaces et grossiers reliquats du système de pensée monolithique des années 1960 à 1990, sinon des prêches et discours incantatoires déversées en flux cathodiques, puis numériques, souvent incohérents et inopinés, par la pérennité desquelles se sont lentement mais sûrement forgées mille et une consciences fragilisées, devenues forcément propices à l'enfermement culturel, à la régression sociétale, à l'irrespect de l'altérité, voire à sa négation pure et simple.

Bref, à l'ornière chauvine et, consubstantiellement, à ses corollaires que sont toutes les intolérances.

La façon désirée ou, si l'on préfère, la "philosophie" de demain sont-elles déjà là (il suffit de zapper) qu'on nous les présente, quelque fois sans vergogne, toute honte bue, comme exotiques, insaisissables techniquement, inabordables financièrement, voire antinationales quand il n'y a plus d'argument valable à brandir.

L'entre-deux ? On a certes connu l'exception à travers quelques exemples d'émissions magazines et/ou de variétés musicales normées, notamment dans le sillage d'octobre 1988 ; c'est aussi le cas depuis l'émergence ultérieure de quelques chaines privées, même si ces émissions ne se comptent que sur les doigts des deux mains : au moins leurs réalisateurs ont-ils été (et demeurent pour certains) parmi les rares à "écrire", à faire travailler leur écriture audio-visuelle de façon à la rendre digeste, intelligible.

Mais ce sont là des émissions au parcours o combien risqué, menacé de façon latente par le passage sous les fourches caudines d'une piètre autorité de régulation de l'audiovisuel dont le rôle, considéré par d'aucuns comme délibérément orienté, consisterait plutôt à pourchasser les chaines jugées trop libertaires au profit de celles qui serinent sans cesse le venin de l'idéologie wahabite.

Les téléspectateurs avisés, non convaincus à l'avance, succombant à l'agacement, réconciliés de temps à autre avec des images fortes où la réalité fait foi, mais de nouveau douchés par une évacuation délibérément subjective, voire amnésique de l'actualité du moment, seront fortement déconcertés, découragés et, quelque soit la chaîne en question, murmureront finalement : " avec tous ces moyens...un avorton..."

...pouvoir faire son profit d'une patrie plus large, octogonale.

S'y ajoute l'outrancier paradoxe qu'un média lourd, supposé puissant comme l'ENTV, à une moindre échelle Echourouk TV et Ennahar TV, est pourtant censé, d'abord et avant tout jouer le rôle de communicateur de masse.

Or les mass médias nationaux, particulièrement télévisuels, souffrent tous ou presque du même frein démobilisateur : sauf en de rares exceptions ils traitent le téléspectateur avec paternalisme, du moins avec parcimonie. Ils ne prennent pas trop de risque. L'unique chaine de télévision nationale et ses nombreux épigones privés se sont, en l'occurrence, particulièrement distingués dans cette direction, exception faite de quelques rares éclaircies.

Pour s'être institués au service exclusif du sérail politique (s'agissant de la première citée) et du prosélytisme religieux (1) habillé d'un populisme, voire d'un misérabilisme de mauvais aloi (s'agissant des deux autres citées), alors qu'ils sont avant tout supposés assumer, à défaut d'éthique, du moins avec déontologie, le statut de service public, l'ENTV et ces épigones privés en question sont loin d'être le reflet des préoccupations du téléspectateur, avant tout citoyen et contribuable de son état. "Ils n'en sont tout au plus que l'affiche".

A mains égards la définition semble de mise chez de nombreux observateurs. Du moins pour ce qui est du traitement des faits liés à l'actualité immédiate. En tout état de cause l'affiche officielle, si incomplète soit-elle, a, en un peu plus d'une cinquante d'années, déversé tout un foisonnement d'images hétéroclites sur les foyers algériens : ce qui, en soi, était tout à fait urgent, concevable. Du moins pour ce qui est des trois premières décennies d'indépendance.

Car, une fois encore, sur le plan de l'histoire du petit écran, l'Algérie commençait peu à peu à pouvoir faire son profit d'une patrie plus large, octogonale (2). Aussi et surtout parce qu'elle avait un besoin crucial d'impulsions qui puissent l'amener à un goût plus adulte, à un achèvement critique de sa propre rhétorique néoromantique sclérosée, plus luxuriante que jamais dans le contexte politique et socioculturel de l'époque.

Pas de meilleur remède donc, contre cette sorte de rouille idéologique, qu'une fenêtre ouverte sur les valeurs normatives universelles qui avaient alors cours durant les années 1970-80 : voila ce que l'ex. RTA a peut-être su réaliser en partie. Remarquons au passage que cette chaine TV, ancêtre à juste titre de l'unique télévision publique actuelle, à toujours ciblé un public national, ce qui était dans ses cordes puisqu'elle a toujours été assurée par des nationaux, et destinée exclusivement à des nationaux.

...de nouvelles images, de nouvelles approches venues d'ailleurs

Reste à savoir si ceux-ci en ont retenu quelque chose...Néanmoins, force est de reconnaitre que le petit écran avait, dans une première phase, su inspirer confiance jusqu'aux foyers les plus reculés, pour ne pas dire les plus enclavés du pays.

Et, du même coup, diminuer les inhibitions psychosociales, élargir le champ audiovisuel qui, dans le meilleur des cas, se limitait alors au seul cinéma de salle ou en plein air. Il est d'ailleurs aisé de déceler cette évolution dans l'actuel contexte, beaucoup plus large, à tendance pluraliste. Où, dans le sillage de l'ENTV, beaucoup de foyers se sont mis tout à coup à évoluer.

Egalement dans l'assez grande aisance et la rapidité avec lesquelles on a appris à assimiler chez nous les bienfaits de la télédiffusion par satellite (la parabole, pour ainsi dire) et même à apprécier de nouvelles images, de nouvelles approches venues d'ailleurs. Bref, la télévision, d'une manière générale, a ouvert les yeux sur un trésor cathodique dans un premier temps, numérique ensuite, que seuls quelques rares privilégiés soupçonnaient il y a à peine quelques années.

Reste néanmoins un cheveu dans la soupe : plus on découvrait sur d'autres chaines étrangères des émissions bien ficelées, bien rythmées, accrocheuses à souhait, plus on s'apercevait, par comparaison, que le ronronnement télévisuel national (public et privé) perdurait inconsidérément, tendait même à devenir lamentable, immuable.

On avait le sentiment, chaque fois qu'on revenait sur l'ENTV (ou sur l'une quelconque des chaines privées), qu'on passait carrément d'une planète à une autre, tant le souffle et le rythme manquaient sur nos chaines nationales qui donnaient l'impression de tourner au ralenti.

Il faut dire que par suite de départs provoqués (3) et massifs d'ingénieurs, de techniciens et d'animateurs vers d'autres cieux plus cléments, plus attractifs, les programmes, toutes chaines confondues, ne pouvaient que diminuer de qualité.

Et, le désapprentissage et l'éloignement des normes internationales aidant, la médiocrité, le manque de rigueur, la paresse et l'indolence ont fait le reste : ils ont fini, à l'image de trop nombreux avatars instaurés et sévissant lourdement dans presque tous les autres secteurs d'activité, par s'installer durablement.

En pleine année 2015, les téléspectateurs algériens doivent forcément zapper pour voir et entendre ce qui n'est pas toujours possible sur leurs propres chaines, dont il convient de rappeler que ce sont pourtant celles dont on a toujours attendu le plus dans nombre de foyers nationaux.

...se départir une bonne fois pour toutes du bricolage erratique...

Le malaise actuel, du indubitablement à une grossière et innommable méprise des pouvoirs publics qui se sont jusque là succédés, est tel que même les travailleurs de L'ENTV, la première à s'être introduite dans les foyers algériens, ces travailleurs donc, à la limite de leur endurance, disent de façon discrète, loin des micros et des caméras, en avoir assez d'être si injustement, quoique indirectement, incriminés.

Leur colère muette, mais somme toute justifiée, compréhensible, pourrait peut-être (il est encore permis de rêver) servir au moins notre unique télévision publique en ce que beaucoup d'improvisation et d'incurie céderait, pourquoi pas, la place à des émissions moins onéreuses, de moindre échelle peut-être, mais certainement mieux pensées, plus didactiques.

Pour tout dire mieux torchées. Et surtout à une orientation plus conséquente, en l'occurrence adulte, du message (discours) télévisuel en direction des Algériens.

En termes clairs, il est grand temps, avant que l'ouverture du paysage audiovisuel national ne devienne effective, pérenne, qu'une analyse approfondie de ce même message télévisuel soit effectuée dans un vocabulaire nécessairement conceptuel, sans complaisance aucune. C'est même l'une des urgences de l'heure.

Point capital : existe-t-il une science des rapports sociaux d'organisation communicationnelle, auquel cas la réflexion qui nous intéresse au premier chef devrait se départir une bonne fois pour toutes du bricolage erratique, du système D, et s'inscrire enfin dans la lignée scientifique des études et recherches sur les machines à communiquer.

Ce serait là une approche qui n'est certes pas tout à fait nouvelle, mais qui a été longtemps occultée, d'un phénomène somme toute technique, sociologique et, finalement politique, dont la mise en œuvre, jusque là entachée par les grossières manipulations idéologiques que l'on sait, n'a pas fini de susciter les plus légitimes interrogations. Les appréhensions et inquiétudes les plus vives aussi.

On ne jette donc pas le bébé avec l'eau du bain. Celle-ci devrait certes être jetée (4), mais il faudrait surtout se garder de jeter le bébé. Car rien n'est encore perdu, quoique les avis ici et là laissent souvent deviner, à raison, une note plus pessimiste.

Il faut se dire, contribuables que nous sommes, que c'est après tout notre propre bébé. Et ce bébé n'est, en définitive, que ce que notre indifférence, notre passivité, voire notre ingratitude ont bien voulu qu'il soit.

(1) notamment lorsqu'elles servent de caisse de résonance à des appels au meurtre à l'encontre des journalistes et écrivains qui, dans leurs écrits, débusquent régulièrement l'imposture islamiste.

(2) terme tiré du grec "octo", qui veut dire huit. L'Algérie est octogonale car elle a huit frontières, y compris la Mer Méditerranée et le Sahara Occidental

(3) par les tenants du système rentier islamo-conservateur, pour ne pas dire par les templiers du dogme islamo-baathiste instauré par le parti du FLN post-indépendance, l'antithèse même du FLN canal historique

(4) entendre, à la place de l'eau du bain, la mentalité clientéliste et rétrograde actuelle.

Retrouvez les articles de HuffPost Algérie sur notre page Facebook.


Pour suivre les dernières actualités en direct, cliquez ici.