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16/08/2015 10h:53 CET | Actualisé 16/08/2016 06h:12 CET

Courte histoire de langue

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En 1974, je finissais le premier trimestre de ma 4e année primaire à l'École mixte du Golf, devenue École Al-Ghazali, là où votait Boumédiène Allah yerrahmou, dans ma salle de classe même !

Mon enseignante d'arabe, Mme Achour*, a suggéré au directeur de l'école, M. Boumghar, de me faire "sauter" la 4e année, vu mes notes et mon historique. Nous étions quatre : Farida Guidouche, Noureddine Benyahia , Saïd Samir et moi.

Le directeur en fit la proposition à mes parents et à moi-même. Ma mère était contre : un échec compromettrait, selon elle, la suite de ma scolarité à jamais. Mon père était pour : au pire, il - c'est-à-dire moi - redouble et retourne à son rythme normal, "mais j'ai confiance en ses capacités", l'entendis-je dire, avec un débordement commun de fierté... et ma volonté de ne pas décevoir.

À dix ans, tu me diras qu'on ne sait rien encore, je te dirais que non, on sait, mais on n'a pas les mots justes à mettre sur les choses, fussent-elles injustes.

Le directeur nous demanda aussi de choisir si je devais poursuivre ledit cursus en "arabisant" (toutes les matières sont enseignées en arabe, sauf le français), ou en "bilingue" (tout en français, sauf l'arabe... et le sport qui, comme nous savons tous, est enseigné en braille ; je reviendrais une autre fois sur ces appellations malsaines).

Faussement démocrates, mes parents me demandèrent mon avis. Comme j'étais très conscient de ma faiblesse pour moi catastrophique en français, je proposais d'y aller bilingue : aucun taureau ne me faisait peur, encore moins ses cornes. Je trouvais normal que d'aller affronter mes faiblesses et n'y voyais aucun mérite suprême.

Inquiète, ma mère, à défaut de me faire renoncer à ce saut de puce, tentât de me convaincre de rester "arabisant". Son argument ? Notre langue parlée à la maison était bien plus proche de l'arabe classique que de la darja, qu'elle appelait al âammiya.

J'imagine le petit doigt détaché quand elle tient l'anse de sa tasse de café bien que, de ma vie, je ne l'ai jamais vu faire ainsi. Elle disait cela même si notre parlé s'était beaucoup éloigné du parler natif de mes parents (Tolga et Biskra), poético-coranico-prosien, avec des restes de tamazight trainés d'Aïn-Bessam et autres contrées traversées et plus ou moins habitées par mes Banou-Hilel d'ancêtres.

Du même avis qu'elle, comme cela lui arrivait rarement, mon père avait un tout autre argument : "Le français, tu l'apprendras dehors. L'arabe, si tu ne l'apprends pas à l'école, tu ne l'apprendras nulle part. Car il n'est nulle part."

Ainsi fut-il !

Je fis donc toute ma scolarité jusqu'en classe terminale en arabe aussi classique que faire se pouvait, avec des enseignantes et enseignants d'au moins 14 nationalités différentes, baragouinant qui mieux-mieux des versions de cet arabe-là, enrichissant, du coup, mon arabe à moi de sonorités, de couleurs et de textures plus savoureuses les unes que les autres.

Ils avaient en commun plus la fulgurance de la gifle et sa lourdeur sur la joue que la "classicité" de la langue ! J'étais matheux et j'apprenais vite à délier en arabe des miles de formules et d'équations et des kilomètres de poèmes de tous les âges et de presque tous les auteurs et poètes, surtout classiques, quelques contemporains !

Côté français, j'en vins à découvrir par le livre et les écrans petits et grands, par les ondes aussi un peu plus tard, à découvrir puis à apprivoiser le français, tribut de guerre pour les uns, de paix pour moi.

Francis Coplan alias FX18, M. Suzuki et autres OSS117, toute la faune des Éditions Fleuve noir, en fait, accompagnaient les longues et chaudes journées de ma oisiveté ramadhanesque avant Bérurier mais bien plus tard que Blek le Roc, Zembla, Kébir et Pif à côté de 'Irfane (en arabe), Mékidèche... ouvrant enfin le chemin, à 16 ans, donc l'âge qu'il fallait, aux "Quai aux fleurs...", "La putain respectueuse", "Le prophète" ou encore "L'ennui", ensuite le "Voyage au bout de la nuit" et "Fatras".

Le rachitique cours de français scolaire m'avait tout de même apporté un peu de Féraoun mais moins que d'Hugo, si peu de Kateb Yacine comparé à Zola, Maupassant ou Baudelaire (oui, oui, "Les Fleurs du Mal" par la langoureuse Mme Beaudoin !).

En 1978, Mr Hadj Amar, dont c'était la 20e année d'enseignement du français aux seuls troisièmes, m'apprenait la sacralité de la rigueur dans l'écriture, prose ou poésie, et même la précision dans une lettre de démission avant le soin qu'on accorde généralement à une demande d'emploi !

Hadj Amar donnait, tous les 15 jours, un sujet de rédaction à faire à la maison et à remettre. Un des thèmes que je n'oublierais jamais a été : "Attelez votre imagination au char d'Hélios". J'en oublie le pourquoi du comment de mon verbiage ci-haut si inutile.

Saïd Saâdi a pour une fois raison : "Si l'arabe n'avait pas été imposé, beaucoup d'Algériens ne l'auraient pas appris." Je ne pense pas qu'ils auraient appris le français, à la place, s'il n'était pas imposé non plus.

Si nous ne lisons pas le passé de la bonne façon, nous n'en tireront aucune leçon pour l'avenir. Creuser la tombe d'une langue n'en favorisera pas forcément une autre, ni plusieurs autres.

K.A.

Ma maîtresse

* Mme Achour, dont je n'ai jamais connu le prénom, était une sorte de manga avant que cela se sache : grande brune aux yeux d'un noir bleuté troublant, aux longues jambes, souvent en minijupe, cependant une seule fois surprise, en dehors de l'école mais dans son périmètre, cigarette allumée en main.

Ça lui avait valu une gifle en public de la part du directeur de l'école, qui n'était vraiment pas bigot pour quelques centimètres de chair ou de tissu, et un bannissement quasi-instantané de l'enseignement, sur Terre et dans tous le système solaire, disait, sans Twitter ni Facebook, l'impitoyable rumeur via le téléphone arabe et le Kabyle téléphonique.

C'est à cette occasion que mes oreilles perdirent leur chasteté : j'entendais pour la première fois le mot - partagé également entre l'arabe classique, al fous'ha, et dialectal, al âammiya - et que j'allais entendre souvent dans différent contextes : qahba. Ça veut dire péripatéticienne ou plus prosaïquement pute.

Il aura pourtant fallu une vingtaine d'années pour voir apparaître dans ma mire les premiers hidjabs, les premières barbes ni babas ni de gauche, proliférer les âbaya, et les gentilles et inoffensives phrases de drague dans la rue prendre des connotations de réprimandes célestes dont les avocats aveugles se multipliaient à vue d'œil... et continuent.

Mon Mahdi

Je m'excusais auprès de Mahdi, mon fils de onze ans, à qui je reproche souvent sa bougeotte lors du prêche de la djamouâa, la prière du vendredi, qu'il ne rate pour ainsi dire jamais quand il n'a pas école.

Je m'excusais car je m'étais rendu compte qu'il est quasi impossible de se concentrer quand on ne maîtrise pas jusqu'à une certaine hauteur l'arabe classique.

- «Mais non, je comprends, papa !», me répond-il malicieux.

- «Comment ça ? Les maigrichons cours hebdomadaires d'arabe te permettent de comprendre le prêche ?»

- «Mais non, papa, je comprends ce que l'imam redit en anglais !»

Car l'imam traduit en anglais, passage après passage, ce qu'il dit en arabe, la petite communauté musulmane de ma ville est en partie anglophone non arabophone.

J'ai bien ri ! Satisfait, j'ai pensé : «Rebhet !», ce qui se traduirait par «On y est !»

Il ira chercher son tamazight plus tard. J'espère.

K.A.

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