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27/08/2015 08h:36 CET | Actualisé 27/08/2016 06h:12 CET

Mostefa Lacheraf, l'homme qui savait dire non...

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La volonté de réformer en profondeur l'école algérienne ne date pas d'aujourd'hui. Il en était déjà question du temps du président Boumediene.

Les professionnels du secteur avaient, à l'époque -années 70- attiré plusieurs fois l'attention des autorités sur la situation déplorable de l'enseignement et invité les pouvoirs publics à prendre des mesures radicales pour redresser la situation.

Les débats populaires que le Pouvoir avait suscités autour de la Charte Nationale, en 1976, avaient accentué le malaise et convaincu définitivement Boumediene qu'il y avait lieu de faire le bilan des quinze années d'enseignement post indépendance et de procéder à une refonte sérieuse et rapide du système éducatif national.

Pour ce faire, il appelle, auprès de lui, son ambassadeur en Argentine-Mostefa Lacheraf - qu'il charge d'abord de prendre part à la rédaction de la Charte Nationale et qu'il désigne, par la suite, à la tête du ministère de l'Education nationale.

Mohamed Saïd Mazouzi (*), ancien ministre, et, de ce fait, témoin privilégié, note, dans ses mémoires (**) que Lacheraf "s'investit dans sa tâche avec la conviction et la rigueur qui le caractérisent mais aussi avec courage, car il ne manque pas de contradicteurs dans la société, dans la presse, et même au gouvernement" qui s'opposent à son projet de "désidéologiser" l'école pour la rendre à sa fonction pédagogique d'apprentissage et de formation.

Mohamed Saïd Mazouzi se souvient d'une séance du Conseil des ministres au cours de laquelle Mostefa Lacheraf a présenté un rapport d'étape en termes d'évaluation ou de constat de la situation.

"Il nous a fait un rapport qui portait sur la moitié ou les deux tiers des régions du pays. C'était un travail remarquable, spectaculaire, un rapport que nous avons tous lu puis discuté en Conseil"

En conclusion de cette séance du Conseil des ministres, Boumediene, qui avait l'habitude de trancher sur les questions à propos desquelles il y avait des divergences d'avis entre les ministres, demanda à Lacheraf s'il pouvait donner une échéance pour la réforme qu'il se proposait de mettre en œuvre.

Lacheraf ne voulait pas répondre à cette question au motif qu'il n'avait pas encore achevé son travail d'évaluation. Boumediene insistait pour avoir ne serait-ce qu'une date approximative.

Mais Lacheraf, inébranlable, répondait qu'il devait d'abord finir son travail d'évaluation globale de toutes les régions du pays avant de donner, ensuite, un échéancier crédible et définitif. Mohamed Saïd Mazouzi note que l'atmosphère était glaciale au Conseil et que Boumediene décontenancé, ne put conclure sur ce point.

A la sortie de la salle du Conseil, Mazouzi est allé voir Lacheraf pour lui dire qu'il aurait pu répondre au Président, lui donner une échéance approximative, deux ans, cinq ans, voire dix ans...

Ce à quoi Lacheraf fit la réponse suivante : -"Je ne peux pas avancer une échéance en laquelle je ne crois pas, une échéance qui ne soit pas fondée sur une base scientifique."

Mazouzi a été un peu surpris puis il a trouvé que c'était formidable, que c'était plus que du courage. "Cela procédait, dit-il, d'une probité intellectuelle et d'une intégrité morale exceptionnelles, d'une foi, d'une maîtrise de soi et de sa vision qui allaient bien loin au-delà des normes humaines habituelles."

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Mohamed Khider, Mostefa Lacheraf, Hocine Aït Ahmed, Mohamed Boudiaf et Ahmed Ben Bella après le détournement de l'avion des dirigeants du FLN le 22 octobre 1956 par l'armée française

*Mohamed Saïd Mazouzi est un militant de la première heure de la cause nationale. Accusé d'avoir pris part à l'attentat qui a ciblé le bachaga Aït Ali, fervent soutien de la France, au lendemain des massacres de Mai 1945, Mohamed Saïd Mazouzi est mis en prison. Il n'en sortira qu'après le cessez le feu en 1962, soit 17ans de détention : un record.

Sollicité par Boumediene, il accepte, après une longue période d'hésitation, de travailler avec lui pour être utile au pays. Il occupera, tour à tour, le poste de Wali de Tizi Ouzou , de ministre des Moudjahidine puis celui du travail et des affaires sociales, fonctions qu'il exerce au moment où Lacheraf est désigné à la tête du ministère de l'éducation nationale.

** Mohamed Saïd Mazouzi -J'ai vécu le pire et le meilleur- Mémoires recueillies par Lahcene Moussaoui - Casbah Éditions.

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