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27/10/2015 03h:32 CET | Actualisé 27/10/2015 03h:37 CET

Les clones de Tartarin

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Non contents de nous avoir égorgés, enfumés, canonnés, spoliés, pourchassés, exilés, réduits à l'état d'infra- humains, livrés au typhus ou pire, à l'ignorance, non contents d'avoir violé nos femmes et nos sanctuaires, des descendants dégénérés des peuplades gauloises enfin repus de sang , gavés de toutes ces bonnes choses que porte notre terre, et ivres du bon vin tiré de nos coteaux, se sont frottés la panse et ont ri à nos dépens. Oui, ils ont ri de nous en se frottant la panse. Voici comment.

Vers la fin de l'année 1934, débarque à Boussaâda, une équipe de cinéastes français dirigée par un certain Raymond Bernard. C'est une équipe de choc. Jugez- en. Elle comporte, entre autres acteurs de talent un immense comédien : Raimu.

Celui-ci se voit confier le premier rôle dans le film qu'on est venu tourner dans le fastueux décor de l'oasis légendaire. Il incarnera Tartarin de Tarascon, personnage fantasque, naïf à souhait, vantard, archétype de l'habitant du Midi de la France, à qui est venue l'idée d'aller chasser le lion en Afrique du Nord après une série d'aventures moins passionnantes dans les Alpes européennes.

Ce film, dont le scénario a été commandé à Marcel Pagnol*, est présenté comme étant une adaptation de l'œuvre d'Alphonse Daudet**.

Faux ! C'est de la pure mystification, affirme Abdelghani Meghrerbi ***, sociologue de génie, auteur, entre autres, d'une "Contribution à une Sociologie de la décolonisation" intitulée : "Les Algériens au miroir du cinéma colonial".

Le but d'Alphonse Daudet était de critiquer, dans la bonne humeur, ses propres compatriotes méridionaux. Quant à Raymond Bernard qui a occulté, dans son film, une grande partie de l'œuvre de Daudet, pour n'en retenir que les scènes africaines, il ne poursuivait qu'un seul objectif : dénigrer à outrance l'autochtone et faire s'esclaffer de rire les colons d'Algérie, les Français de la Métropole, les Européens d'une manière générale et, ce faisant, se remplir les poches.

"Lorsqu'on voyait Raimu-- qui joua, entre autres, dans Napoléon d'Abel Gance - , à la tête d'un groupe de caravaniers, progressant lentement, singulièrement déguisé en chasseur de lions, chéchia aussi volumineuse qu'un tonnelet, vareuse descendant jusqu'aux genoux et souliers ressemblant comme deux gouttes d'eau à ceux de Charlot, l'on ne pouvait s'empêcher de penser spontanément au colonisé " note le sociologue.

tartarin presse

Le produit du milieu

"Cela est d'autant plus vrai que Raimu, en plus de son accoutrement guignolesque, était montré, plus d'une fois, dans des situations on ne peut plus ridicules et qui évoquaient explicitement certains schémas du mode de vie des Algériens" ajoute-t-il.

Voilà donc comment ce Raymond Bernard, un réalisateur sans foi ni loi, un inconnu qui ne devait sa petite notoriété qu'à son père, Tristan, dont on dit qu'il fut un célèbre humoriste, nous a tournés en bourriques dans les salles de spectacles d'Algérie, de France et du reste de l'Europe.

Abdelghani Megherbi a choisi de clore son analyse du film par une mise en garde où il cède la parole au philosophe et épistémologue français Georges GUSDORF**** qui a donné la définition suivante de ce qu'on appelle "un personnage".

Ce n'est pas, dit-il, "exactement l'individu que nous sommes, mais celui que nous voulons persuader aux autres que nous sommes, ou encore celui que les autres veulent nous persuader que nous sommes. Nous nous voyons d'abord comme autrui nous voit et nous veut".

En clair, explique le sociologue algérien, cela signifie que l'homme, quelle que soit son intelligence, ne peut pas ne pas être "le produit de son milieu". Ce milieu ayant été pour nous, 132 années durant, le milieu colonial, il y a donc de fortes chances que nous nous voyions encore aujourd'hui, comme l'ex colon nous voyait et nous voulait.

Voilà qui nous donne la clef de nos comportements à tous, peuple, gouvernants, opposants : nous sommes les clones de Tartarin, et, de l'autre côté de la Méditerranée, on continue de rire, exactement comme on le faisait naguère, de nos chéchias aussi volumineuses que des tonnelets.

(*) Marcel Pagnol (1895-1974) : Homme de lettres prolifique devenu célèbre avec MARIUS une pièce de théâtre représentée en 1929. Auteur, entre autres, de la Gloire de mon père, Le château de ma mère, et de la trilogie théâtrale Marius, César, ARIUS, CESAR, Fanny et a réalisé des films avec comme acteurs fétiches Fernandel et Raimu.

(**)Alphonse Daudet (1840-1897) : Auteur dramatique français à qui l'on doit ces chefs d'œuvre que sont Le petit chose, Les lettres de mon moulin et, bien entendu, Les aventures de Tartarin de Tarascon

(***)Abdelghani MEGHERBI : Docteur d'Etat ès lettres et sciences humaines de la Sorbonne, Docteur en philosophie. Auteur d'un grand nombre d'ouvrages dont Les Algériens au miroir du cinéma colonial (contribution à une sociologie de la décolonisation-Editions SNED-1982).

(****)Georges GUSDORF (1912-2000) : philosophe et épistémologue français. Auteur d'une recherche encyclopédiste en 14 volumes sur "Les Sciences humaines et la Pensée occidentale" publiée chez Payot.

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