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13/09/2014 06h:58 CET | Actualisé 13/11/2014 06h:12 CET

Le nœud brisé (Nouvelle)

Wikimedia Commons

Pourquoi ai-je pensé à lui? Je croyais pourtant l'avoir oublié? Comment ses traits ont-ils brusquement jailli devant mes yeux?

Non... Ils n'ont pas jailli brusquement. D'abord une image floue. Pas même... Une sorte d'état d'âme qui sent la naphtaline. Un vieil habit qu'on sort d'une garde robes...

Kader parlait. Je ne l'écoutais plus, attentif que j'étais, aux tensions superficielles de cette toile d'araignée qui collait à mes souvenirs et menaçait de se déchirer.

"Fodil!", chuchotai-je, en prenant Kader par le coude.

Je bredouillai une banalité pour camoufler ce lapsus à mon compagnon d'aujourd'hui puis je me tus, en proie à mes réminiscences devenues soudain intensément présentes.

Nous avions, Fodil et moi, mon compagnon d'hier, fait le même trajet... 1962... Nous marchions assez rapidement pour fuir ce quartier qui venait de rendre l'âme et commençait à puer de toutes ses poubelles émasculées. De rares Européens, derrière les rideaux de fer de leurs boutiques relevés, comme à contre cœur, aux trois quarts de leur hauteur, essayaient de se donner une contenance.

Des retardataires. Piteux coquillages que le reflux avait momentanément oubliés.

Leurs gestes, leurs regards, se voulaient indifférents, mais il était aisé d'y deviner cette panique en tous points semblable à celle que l'on éprouve devant une grande catastrophe naturelle, un événement qui échappe à la raison, qu'on ne s'explique pas, immensément absurde.

Fodil et moi ne parlions pas. Nous ne pouvions pas parler.

Bab-El-Oued avait rendu l'âme et nous respections le mort même s'il fut ennemi. Peut-être avions-nous simplement peur. Il pouvait rester encore dans ce bastion déserté un sniper mangé par la haine qui aurait pu faire un dernier carton en nous ciblant.

La Pointe Pescade... Et, sur des kilomètres, des cabanons délabrés. En face, la mer...Elle ne semblait pas émue outre mesure de ce vide qui s'était fait autour d'elle. Elle s'accommodait de ces maisonnettes sur pilotis d'où personne ne la regardait, d'où personne ne l'entretenait plus.

Une folle que rien ne touche et qui continue de venir buter contre les rochers, minée par un rêve de sape insensé.

Une folle aux yeux immenses dont les pupilles à jamais marquées par le soleil ne savent plus lui rendre compte de ce qui se passe autour d'elle.

Je n'ai pas osé tourner le loquet. J'ai deviné chez Fodil la même hésitation.

C'était, somme toute, une profanation. Une main d'homme avait sans doute l'habitude de pousser cette porte, une main de femme, d'enfant, voire une aile d'ange... Qui ne referait jamais plus ce geste. Un crissement de gonds et nous sommes entrés. Un matelas étalait ses entrailles. Fodil sauta dessus et cria: "Hip! Hip! Hip!" Et pouffa de rire.

On va la faire revivre cette pièce! On va la chauffer. Et la mer, cette folle, on la regardera, on lui chantera aux oreilles, on lui tiendra des propos de fous!...

On contempla la mer, on chanta, puis on se mit à discuter...

De quoi déjà?... Ah... Oui... Il avait parlé de la véritable amitié et cité même un nom: "Tu connais La Boétie?..."

Je fis semblant de connaître. Pour ne pas le décevoir. Puis j'ignore ce qui lui prit. Il se tut un instant. Il se taisait souvent avant d'éclater de rire.

J'ai pensé: Il va imiter DE GAULLE. Un discours inaugural. Il s'y connaissait: "Au nom de la France..."

Comme pour les minables grottes que nous creusions de nos ongles (il appelait ça des "Chantiers"), ou les barrages que nous élevions avec de la boue et des cailloux au travers de petits ruisseaux pour, m'expliquait-il, "faire fonctionner les turbines et obtenir de l'électricité".

Non. Ce n'était pas ça. Le salut militaire ne venait pas. Et puis nous n'étions plus gosses.

  • "Tu sais", fit-il après un moment, "je vais PARTIR..."
  • "Où ça?"

À sa réponse, je fus pris d'un sentiment que je n'avais jamais connu auparavant. Je le dévisageai avec stupeur puis presque en titubant, je me dirigeai vers le balcon.

La mer étalait à mes pieds son calme désespérant.

Je revins au bout d'un moment pour lui lancer comme un défi cette question hargneuse: "Que vas-tu faire là-bas?..."

Il me répondit qu'il y allait pour poursuivre ses études.

"Si tu pars, tu ne reviendras pas..."

Je me mis ensuite à tourner en rond comme un ours en cage.

"Je ne comprends pas... C'est ici qu'il y a du boulot, Fodil , et tu le sais mieux que moi..."

Je répétai et ressassai cet argument pendant une éternité.

"Regarde! Tu es donc aveugle?"...

Et je prenais des morceaux de plâtre, des ressorts de matelas. Je lui désignai des pans de mur abattus. L'évidence crevait les yeux.

Bien entendu, il est parti. Nous nous sommes vus une dernière fois. Je l'ai accompagné prendre des photos d'identité dans une de ces cabines, à la mode à l'époque, où l'on pouvait entrer à deux.

Nous en avons profité pour grimacer ensemble dans l'objective question de garder l'un de l'autre, un petit souvenir.

Une semaine après son départ, je recevais de lui l'Arc de Triomphe en carte postale. Puis plus rien. J'ai souvent été à Paris. Je n'ai jamais cherché à le voir. J'aurais pourtant aimé le rencontrer comme ça, par hasard, devant l'Arc de Triomphe dont il m'avait, naguère, envoyé la photo. Je lui aurais demandé s'il n'avait pas trop souffert de porter, tout ce temps, ce prénom trinitaire, long comme une nuit de désespérance, que lui a donné son père: Dédé-André-Fodil.