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10/05/2015 11h:22 CET | Actualisé 10/05/2016 06h:12 CET

Le Maître

Pixabay/Nemo

C'était un bel homme. Un rouquin. Son physique était celui d'un athlète qui aurait cependant rompu avec la compétition car sa démarche était plutôt nonchalante.

Il ne s'habillait pas chez Smalto car Smalto n'existait pas en 1958. Mais c'était tout comme. Il portait toujours la cravate. C'était le professeur le plus élégant du lycée.

Je ne me souviens pas qu'il se soit absenté un seul jour. Une fois, pourtant, rangés dans un ordre impeccable devant la porte de la salle de classe comme une file de soldats attendant l'inspection d'un général, nous avons frémi de joie.

Le censeur est venu nous prévenir que notre professeur était souffrant et qu'il l'avait avisé par téléphone de son incapacité à assurer son cours.

Aussi, nous fumes atterrés, de reconnaître son pas lourd et de le voir fondre sur nous avec son immense cartable de cuir noir.

Le cérémonial qui marquait le début de la classe était simple. Le maître se dirigeait directement vers son bureau. De son cartable, il tirait le registre d'appel. Il nous dévisageait un par un avant d'inviter le premier élève à passer au tableau.

Il ne lui posait aucune question. Il appartenait à l'intéressé de dire ce qu'il avait retenu de la leçon précédente.

Le professeur notait quelque chose sur un calepin et renvoyait l'élève à sa place. La moitié de l'effectif était passé en revue. L'autre moitié attendait son tour pour le lendemain. Le maître s'apprêtait ensuite à nous délivrer son cours.

"Je veux entendre les mouches voler" disait-il avant d'entamer son propos.

Je ne pense pas pouvoir oublier l'humiliation qu'il me fit subir le jour où, le dos collé au tableau, je m'affolai de ne pas trouver un seul mot à donner en gage au maître prouvant que j'avais au moins jeté un regard sur la leçon précédente.

Le maître me dévisagea longuement avant de me dire sur un ton dédaigneux: "Vous dormez sur vos lauriers! S'il s'était agi d'une leçon de latin ou de français vous auriez su, n'est-ce pas?".

Sur ce, il me renvoya sèchement à ma place.

Il y a cet autre jour à jamais gravé dans ma mémoire. Le maître nous rendait nos feuilles de composition.

La première feuille -la copie la plus mauvaise- n'était pas la mienne. La seconde non plus.

Je fus pris soudain de panique à l'idée que ma double feuille avait été égarée. Je devais, dans ce cas, refaire la composition, seul au fond de la classe, et répondre à de nouvelles questions.

Le calvaire, quoi!

Ce ne fut pas le cas.

La dernière copie -la meilleure donc- qu'avait à remettre le maître était la mienne. Il était visiblement satisfait. Il venait de remporter une double victoire, une sur moi, et une autre, celle qui comptait le plus pour lui, sur François Caroff, mon professeur de Français.

Monsieur Tahar Laazib, continue, bien évidemment, à enseigner le Fiq'h dans un coin discret du Paradis.

Aux élèves Anges qui peuplent sa classe, je l'entends d'ici dire, à haute et intelligible voix, au moment fatidique où il doit entamer son Cours: "Je veux entendre les mouches voler!".

Mais voilà que je m'égare! Chacun sait qu'il n'y a pas de mouches au Paradis, voyons!

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