LES BLOGS
04/05/2015 11h:52 CET | Actualisé 04/05/2016 06h:12 CET

Le Fleuve vertical

HuffPost Algérie/Wikimedia Commons

Ce texte est dédié à la mémoire de Tewfik Maouchi, journaliste. Décédé à 30 ans... La mort prématurée de Tewfik m'est restée en travers de l'aorte. Je vous propose de faire plus ample connaissance avec lui dans le texte qui suit.

  • Tu as lu mon papier?
  • Bien sûr, Tewfik.
  • Alors?
  • Comme d'habitude, tes chefs ont laissé passer des bourdes.
  • Par exemple?

"Bon. Écoute. Il y a un passage où tu décris un bonhomme et tu dis qu'il a le crâne "rond". En écrivant cela c'est que tu admets, a priori, qu'il existe des crânes triangulaires, rectangulaires etc.".

Tewfik ébauche ce sourire mi-angélique mi-narquois avec lequel il me désarme. Il redresse le buste, recule un peu sa chaise puis croise une jambe sur l'autre.

  • Quoi d'autre?
  • Là, franchement, je ne comprends pas...! Tu parles de Bamako. Tu dis que cette ville est traversée "horizontalement" par le fleuve Niger. Pourquoi une telle précision? Penses-tu qu'un fleuve puisse aller à la verticale?

Tewfik mord dans une tranche de citron virtuelle et me fait:

"Moi non plus je ne comprends pas..."

Allez va, Tewfik! Il y a, comme ça, une multitude de choses qu'on ne peut pas comprendre. Sinon on saurait, n'est-ce pas? Pourquoi le cours horizontal de ta vie s'est brusquement interrompu pour prendre une fulgurante tangente vers le Ciel

L'image de Tewfik reste incroyablement intacte dans la rétine de mes yeux. Je n'arrive pas encore à admettre sa mort. Il avait, dans les tiroirs de sa tête, un nombre considérable de projets de papiers sur l'Afrique.

Il en avait un sur Mandela. Il m'avait donné les grandes lignes de ce papier qu'il avait rédigé à la fin d'une mission en Afrique du Sud qu'il venait d'effectuer pour le compte de son Employeur.

Il m'avait expliqué aussi ce qu'il comptait en faire: le "balancer" sur le fil de l'agence dès l'annonce du décès du "Géant", avec, bien entendu, l'aval de sa hiérarchie et révision intégrale de son texte par le "patron" du moment.

Connaissant les "règles du jeu", Tewfik acceptait d'emblée les transformations que devait subir son "papier".

Il souhaitait seulement pour son texte, d'avoir la chance de ne pas tomber sous les yeux d'un ignare imbu de sa personne, semi analphabète, que l'ivresse de la fonction aurait amené à défigurer complètement l'article pour montrer au monde entier qu'il existe et que rien ne saurait se faire sans lui.

N'a-t-on pas vu, un jour, un responsable de cet acabit sortir furieux de son bureau et hurler comme un damné dans les couloirs: "Je suis le DI! Je suis le DI! (DI=Directeur de l'Information)".

Monsieur le DI criait désespérément ce rappel à l'intention des rédacteurs en chefs rebelles qui faisaient de la résistance passive et dont il savait par ses taupes qu'ils riaient jusqu'à en avoir les larmes aux yeux dans leurs services respectifs ne cessant de péter autour d'eux ce morceau de phrase lapidaire lourd de mépris et de désenchantement: "3ich T'chouf!" (vis et tu en verras d'autres).

Tewfik, avec le temps, aurait pu, devenir une bonne plume. Il est mort. Son problème est donc réglé.

À l'heure qu'il est, il se promène avec Mandela qui l'a rejoint au Ciel. Le long du fleuve Kawthar, ils se racontent les choses qu'ils ont vécues sur la planète qu'ils ont quittée et qu'ils contemplent, d'ailleurs, de temps en temps, par une lucarne.

Mandela tient son jeune ami par la main. De temps en temps il la presse puis, passant le bras par-dessus l'épaule de "son frère de combat", (comme il aime à dire même là-haut!) il lui dit à l'oreille: "Tu as fait tout ce travail pour moi? Dis! Mais pourquoi donc, Nom de Dieu!".

Tu t'es tué au travail! Fallait pas! Fallait pas! Le résultat est là: l'Afrique a besoin de toi à un moment crucial et tu es là à faire des ballades stériles avec le vieillard que je suis. Fallait pas, fiston. Fallait pas!".

Cela ne l'empêche pas, bien entendu, d'embrasser chaudement "son camarade". Les Anges du Paradis, émus à ce spectacle, battent alors longuement des ailes et le Firdaws, tel un immense stade où se jouerait un derby, tremble d'ovations - à en rompre la voûte céleste...

Retrouvez les articles de HuffPost Algérie sur notre page Facebook.


Pour suivre les dernières actualités en direct, cliquez ici.