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16/03/2016 07h:00 CET | Actualisé 17/03/2017 06h:12 CET

La femme algérienne au miroir du cinéma colonial (Note de lecture)

Le cinéma colonial a consacré de nombreux films à la femme algérienne, élément matriciel le plus important de la société algérienne qu'il s'agissait pour l'idéologie coloniale de s'approprier à tout prix pour permettre aux occupants d'asservir complètement les populations colonisées et se rendre maîtres absolus du pays.

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Le cinéma colonial a consacré de nombreux films à la femme algérienne, élément matriciel le plus important de la société algérienne qu'il s'agissait pour l'idéologie coloniale de s'approprier à tout prix pour permettre aux occupants d'asservir complètement les populations colonisées et se rendre maîtres absolus du pays.

Dans sa Contribution à une sociologie de la décolonisation, "LES ALGÉRIENS AU MIROIR DU CINÉMA COLONIAL", le Dr Abdelghani Megherbi* procède à une analyse très fine de nombreux films consacrés à la question dont, notamment le dernier de la série réalisé en 1953, à la veille du déclenchement de la guerre de libération nationale.

Il s'agit de "SIDI BEL-ABBES".

Ce film, tourné en Oranie (Méchéria, Tlemcen et Sidi Bel-Abbès), a été réalisé par Jean Alden-Delos, un ancien de la Légion étrangère qui, ayant pris part à la guerre du Rif, aurait perdu la vie sans l'intervention -in extrémis- de ses camarades envers qui il s'est senti redevable d'une grosse dette.

L'objectif déclaré du film était donc la réhabilitation de ce corps militaire. Celui-ci avait déjà fait auparavant l'objet de plusieurs réalisations cinématographiques. Mais selon Jean Alden-Delos, ces films avaient dénaturé le rôle de la Légion et ne mettaient pas suffisamment l'accent sur la générosité de ses soldats. Le réalisateur prétendait donc montrer le "vrai visage" des Képis Blancs.

En réalité, ce film parle essentiellement de la femme colonisée. Voici ce qu'il en est : Un chirurgien se voit contraint de s'engager dans la Légion étrangère à la suite d'une tragédie familiale : le décès de son fils dont il se sent coupable.

Arrivé au bled, il engage une servante qui a tôt fait de devenir sa maîtresse. Le réalisateur dresse un tableau idyllique de cette relation qu'il présente comme un amour partagé.

Un jour que les "insoumis" avaient attaqué l'armée d'occupation, le chirurgien-légionnaire emmène avec lui sa servante-maîtresse.

Le médecin officier meurt au combat. La servante ramasse une arme pour le venger. Elle s'écroule à son tour, sans vie, sur le corps même du légionnaire.

Cette histoire est, bien évidemment, tirée par les cheveux.

Les personnages sont factices. Car comment admettre qu'un médecin aille s'engager dans la Légion étrangère qui, comme chacun sait, est un ramassis de gens qui n'ont plus rien à espérer de la vie comme le fait remarquer le Dr Megherbi et comment admettre qu'une relation puisse être sincère entre une colonisée et un colonisateur dans un contexte (colonial) où tout repose sur le mensonge, la perfidie et le désir réciproque de destruction physique de l'autre.

Sidi Bel-Abbès nous présente "un tableau idyllique exemplaire d'une relation amoureuse entre un colonisateur, c'est-à-dire un homme dont le raisonnement était essentiellement fondé sur la chosification de l'indigène, et une autochtone qui en théorie et en pratique devait nécessairement exécrer au plus haut point le précédent", relève l'auteur de l'analyse qui note encore que cette image fantaisiste correspond en réalité à un fantasme, "au désir de possession intégrale que le colonisateur ressentait au fond de lui-même."

"Posséder la femme colonisée bien que l'abhorrant congénitalement, c'était aux yeux de l'Européen s'emparer de l'unique arme qui restait à la société colonisée : la dignité refuge qui se caractérisait par, notamment, le sentiment d'appartenir à un univers socio culturel dissemblable en tous points de vue de celui dans lequel baignait l'Européen colonisateur. »

Poursuivant son analyse, le Dr Megherbi relève que "nous présenter un colonisateur entretenant des relations sexuelles non pas avec la fille ou la concubine d'un caïd mais avec une bonne à tout faire musulmane nous fait penser à un fait terriblement douloureux qu'avaient vécu toutes les sociétés colonisées et notamment la collectivité algérienne qui connut sans conteste l'un des types de colonisation les plus dégradants et les plus déshumanisants (......)".

"Souvent, la jeune fille algérienne engagée à son service par l'Européen spoliateur en qualité de servante servait à satisfaire la salacité de tous les hommes que comportait la famille chez qui elle travaillait".

L'auteur note enfin que "cette forme de viol à peine camouflée devint, durant la guerre de libération nationale l'un des buts principaux des militaires français en opération".

Le film de Jean Alden-Delos mérite sans doute plus que toute autre œuvre cinématographique coloniale, par ses excès dans l'outrecuidance, d'être convoqué à un "Nuremberg artistique et politique", selon l'expression du critique de cinéma français Guy Hennebelle.

Au demeurant, le poids de la femme algérienne au sein de sa collectivité a été bien perçu par les connaisseurs de la société algérienne.

Frantz Fanon écrit à cet égard : "Sous le type patrilinéaire de la société algérienne, les spécialistes décrivent une structure d'essence matrimoniale (...) La femme algérienne, intermédiaire entre les forces obscures et le groupe, paraît alors revêtir une importance primordiale. Derrière le patriarcat visible, manifeste, on affirme l'existence, plus capitale, d'un matriarcat de base. Le rôle de la mère algérienne, ceux de la grand-mère, de la tante, de la "vieille" sont inventoriés et précisés" (In Sociologie d'une Révolution).

*Abdelghani MEGHERBI est Docteur ès lettres et sciences humaines de la Sorbonne.

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