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28/01/2016 04h:54 CET | Actualisé 28/01/2017 06h:12 CET

L'incroyable jeu de rôle

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- "Alors, on ne reconnaît plus les amis ?"

-"Oh ! Pardon !"

C'était Noureddine Boukhalfa ...

Nous nous sommes jetés l'un sur l'autre dans une formidable embrassade.

-"Alors ?" dis-je.

-"Mes valves ont encore lâché. Je viens de subir ma troisième opération à cœur ouvert. C'est épuisant... "

J'ai connu Noureddine en 1958 à la Cité des Eucalyptus. Nous y résidions tous les deux.

Je faisais partie d'un groupe d'élèves à qui il dispensait, bénévolement, un cours de langue arabe qui pouvait augmenter nos chances de réussite à l'examen d'entrée au lycée d'enseignement franco-musulman de Ben Aknoun.

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Lui-même était étudiant dans ce même lycée et venait d'y boucler sa quatrième année. Il avait dix-sept ans. J'en avais douze. Pour aller au cours de Noureddine nous n'avions besoin que d'un calepin et d'un crayon.

Quand nous arrivions chez lui, il nous faisait entrer dans une pièce sobrement meublée qui, au jugé, servait de salle à manger.

Nous prenions place autour d'une grande table oblongue. Lui-même s'asseyait, là-bas, au bout de la table. Auparavant, il aura posé, devant chacun de nous, un livret de lecture dont il avait fait faire plusieurs copies.

D'une voix suave le jeune maître entamait le texte. Concentrés à outrance, nous suivions, ligne après ligne, sans relever la tête, presque sans respirer.

Quand il avait achevé la lecture et cité l'auteur du texte, Noureddine se redressait sur sa chaise et, balayant le groupe d'un regard circulaire, il disait, sourire en coin,

-"C'est à vous, maintenant !"

L'épreuve était rude. Chacun de nous avait sa façon de démarrer la lecture. Nous avions tous le trac. Seule la manière de le manifester différait de l'un à l'autre.

Pour ma part, je marquais toujours un grand moment d'hésitation avant de sauter le pas. Quand j'y allais enfin, je ne me libérais de ma peur qu'au deuxième ou troisième paragraphe. Quand tout le monde avait passé cette épreuve Noureddine reprenait la main.

Il relisait lentement le texte. Il détachait chaque phrase. L'index posé à même la page, il suivait la ligne. Son doigt marquait un temps d'arrêt devant les mots difficiles. Il levait la tête. Avions-nous compris ? Dans nos yeux il avait tout de suite la réponse et, selon le cas, il expliquait ou poursuivait la lecture.

Il en était ainsi jusqu'au point final du texte. Le nom de l'auteur venait clore la première séquence du cours. Le jeune maître relevait alors la tête, redressait le torse et poussait sa chaise vers l'arrière. Nous faisions de même avec un soupir d'aise.

"Choisissez une phrase !"

C'était parti pour la deuxième phase du Cours. De la phrase choisie par l'un de nous, nous tirions quelques règles simples de grammaire et de syntaxe. Nous sortions de chez Noureddine les pommettes toutes roses comme après un repas où nous aurions mangé à satiété.

Tout au long de l'année scolaire, il avait été affecté à notre école, un maître d'arabe chargé d'assurer un cours spécial aux élèves du Cours moyen 2ème année et du Cours de fin d'études candidats à l'examen d'entrée au lycée d'enseignement franco-musulman.

Je me souviens avec une étonnante précision du physique de ce maître. Mr. BENSALEM n'avait pas une poitrine mais un poitrail. Il portait un costume classique, une cravate assortie à sa chemise et un mouchoir blanc dans la pochette supérieure de sa veste comme on voit dans les films.

En dépit d'un léger embonpoint notre maître gardait toujours fermé le bouton central de cette veste. Nous étouffions à sa place.

Le visage de Mr. BENSALEM me fascinait. Il était imposant tant il était large. Le nez avait une arête droite, coupante. Les yeux, gris, étaient petits. Le maître avait les cheveux noirs toujours strictement peignés. Une légère couche de gomina leur donnait de la vivacité et un soupçon de brillance. Une raie franche, sur le côté, partageait la chevelure
.

Monsieur BENSALEM avait une moustache fine qui parcourait sa lèvre de part en part. Il voulait sans doute ressembler à Clark Gable. Mais il était trop massif et n'avait pas le charme de l'acteur américain.

Ce maître ne portait pas la blouse réglementaire, grise ou noire, qui outre qu'elle protège des salissures de la craie, est le vêtement emblématique de l'instituteur, sa soutane.

Je ne me rappelle plus comment Mr BENSALEM procédait pour faire ses leçons. Je suis néanmoins certain que, comme tous les maîtres de l'époque, il aura accompli sa tâche consciencieusement et avec dévouement.

Ce qui lui aura manqué, peut-être, c'est un peu de fièvre, cette passion chaude qui fait vibrer ensemble le cœur du maître et celui de l'élève.

Cette fièvre et cette passion, Mr BONY les avait. Heureusement pour notre classe, car c'est de lui que dépendait le succès ou l'échec de chacun de nous à l'examen de 6ème, c'est-à-dire notre avenir.

Ce maître était extrêmement nerveux. Je ne me souviens pas l'avoir vu assis, à son bureau, feuilletant un registre, consultant sereinement un livre, corrigeant des copies. Cela ne cadrait pas avec son tempérament.

Faire le va et vient entre l'estrade et le fond de la classe, tenir les élèves en haleine, opérer par surprise,:-" hé, toi là-bas...oui, toi...où étais-tu ? Allez, au tableau ! Montre-moi ce que tu as compris !"-c'était cela Mr BONY.

Toute l'année, nous avons été sur le qui-vive avec ce diable d'instituteur qu'aucun de ses élèves n'a dû oublier. Et certainement pas Bouzamondo !

Ce camarade, extrêmement turbulent, était pourvu par la nature de sourcils bien fournis, d'un duvet compact qui descendait le long de ses joues et lui faisait presque une vraie moustache. C'était, pour tout dire, un gorille en miniature.

Ce jour-là, alors que nous montions les escaliers pour rejoindre notre salle de classe, BOUZAMONDO marqua un arrêt devant le drapeau qui flottait sur notre droite, à portée de main. Il prit le temps de déglutir, de fabriquer un beau crachas. Subrepticement, il en arrosa l'emblème tricolore.

Mr BONY, qui fermait le rang, grimpa rapidement les escaliers. Il nous attendait devant la porte. Il fit entrer tout le monde. Avant de nous demander de nous asseoir, il se dirigea comme un bolide sur notre malheureux camarade.

-" Alors comme ça, on crache sur le drapeau ... ?"

Le maître prend l'infortuné BOUZAMONDO par le collet. Les gifles pleuvent. Mr Bony a le visage qui s'empourpre. Il est au bord de l'apoplexie. Il maintient sa victime par terre. Il avance vers l'armoire qui, au fond de la salle, renferme du matériel didactique et des objets hétéroclites.Il ouvre l'armoire et en sort un marteau.

-"Pardon, Monsieur !"

Mr BONY, le front en sueur, lâche BOUZAMONDO.

-"A ta place, crétin !" lui jeta-t-il, avant de rejoindre l'estrade et de nous dire : "Assis !"

Le résultat de ce véritable corps à corps que nous a imposé ce fabuleux pédagogue, à titre individuel et collectif, a été qu'aucun élève de cette classe de CM2, n'a été recalé à l'examen de sixième. Pas même BOUZAMONDO !

Je ne sais plus à quel tournant de notre conversation Noureddine m'a parlé d'Ahmed DJEBBAR, ancien ministre de l'éducation nationale. Je crois que nous avons d'abord remonté le temps et convoqué les moments ineffables de nostalgie commune.

Puis nous nous sommes retrouvés de plain-pied au cœur de l'actualité critiquant sans pitié -comme tout Algérien bien né- les gouvernants du moment. Nous avons scanné la situation du pays secteur par secteur. Nous sommes tombés d'accord pour estimer que celui de l'éducation nationale était le plus sinistré.

- "Tant que le problème de l'enseignement n'aura pas été réglé le pays sera hors course du progrès universel. Il retombera inéluctablement dans les abysses de l'ignorance crasse et du crétinisme. Ce sera de nouveau le temps des amulettes et du benjoin brûlé dans des encensoirs pour chasser les djinns et crever le mauvais œil." me dit mon ami, ce à quoi j'acquiesçai.

-" Tu ne le sais sans doute pas...Ahmed Djebbar a fait le franco-musulman. Nous sommes de la même promotion. A la fac, il a choisi la branche des maths. J'ai gardé des relations étroites avec lui. Il m'a raconté un fait proprement incroyable.

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Tu sais qu'il a été ramené par Boudiaf quand celui-ci a accepté de rentrer au pays pour le sauver du naufrage. Il a été un de ses conseillers. Après l'assassinat de celui-ci, il a fait partie, en qualité de ministre de l'éducation, du gouvernement de Bélaid ABDESSELAM puis de celui de Rédha MALEK.

Ce n'était pas une mince affaire. Il lui fallait, toutes affaires cessantes, faire le point sur la situation du secteur. Pour cela, il décida de prendre le taureau par les cornes et de réunir tous les inspecteurs et inspecteurs d'académie que comptait le pays.

Voici donc qu'arrive le jour fatidique. La salle est comble. On n'attend plus que le ministre. Celui-ci arrive enfin. Il s'apprête à franchir le seuil du Temple. C'est alors que "quelqu'un" du "DRS" lui fait signe et le met au courant de l'ambiance qui règne parmi l'aréopage des pédagogues.

-"Monsieur le ministre, lui dit ce "quelqu'un", la salle est surchauffée. Attendez-vous à un feu nourri. On va vous reprocher de donner vos conférences en français et, surtout, surtout, d'enseigner à la Sorbonne. Ils mettront en doute votre capacité à gérer le secteur vu que vous ne maîtrisez pas l'arabe et que cette langue est la poutre maîtresse de l'enseignement dans l'école algérienne."

Ahmed DJEBBAR remercie son informateur et, après un moment de réflexion, met au point son plan d'attaque. Il demande à l'un de ses collaborateurs de s'infiltrer dans la salle et d'en ramener l'inspecteur d'académie Flène.

Flène est un camarade de promotion du lycée franco-musulman, le seul à avoir choisi de faire carrière dans l'enseignement. Les deux hommes d'embrassent longuement.

Le ministre met son ami au courant de ce dont on l'avait informé et explique ce qu'il attend de lui.

-"Ne lève pas la main pour répondre à la question que je vais poser tout à l'heure à ces lascars. Je compte sur toi !"

Le premier responsable de l'Education nationale entre enfin dans la salle, rejoint sa chaire et salue l'assistance. Il prend la parole pour dire son bonheur de voir réunie la grande famille des enseignants et se déclare certain qu'ensemble il est possible de redresser ce secteur vital pour la nation.

"Notre ordre du jour est chargé, dit-il. Cependant, avant d'entamer nos travaux et pour décontracter l'atmosphère, je vous invite à un jeu de rôle. Prenez cela comme un caprice que vous voudrez bien me passer.

Je ferai donc le maître et vous serez mes élèves. Je vous poserai une question, une seule, à laquelle vous serez invités à répondre. Auparavant, écoutez-moi."

Le ministre tapote sur le micro. Il prend ensuite une grande inspiration et, s'extrayant de la salle, il fait un grand saut pour se retrouver, pieds joints, sur l'estrade de sa jeunesse.

Mains derrière le dos, l'élève Djebbar Ahmed entre prudemment dans son sujet : un long extrait du poème fleuve de El Chanfara : Lâmiyyat al-'arab.

أقيموا بني أمي، صدورَ مَطِيكم فإني، إلى قومٍ سِواكم لأميلُ!

فقد حمت الحاجاتُ، والليلُ مقمرٌ وشُدت، لِطياتٍ، مطايا وأرحُلُ؛

Au fur et à mesure, la voix de l'élève gagne en assurance, l'intonation se fait plus juste. Le professeur, pourtant pointilleux ne trouve rien à redire. Dépité sans doute de n'avoir aucune remarque à faire, il demande sèchement à l'élève de regagner sa place et appelle le suivant. Quand il retombe enfin de son nuage le ministre dévisage l'assistance et dit :

-" Messieurs, de qui sont ces vers ?"

Il se fait dans la salle un silence de morgue.

Là-bas, au fond de la salle, l'ami Flène se triture les mains. Il aurait tant aimé lever le doigt, non pas, au fond, pour répondre à la question, mais pour prendre la relève de son vieux camarade et poursuivre la déclamation du poème.

-"Je prends acte de votre silence, reprit le ministre. Sachez que le dernier étudiant du Caire, de Bagdad, de Damas, voire de Tunis ou de Rabat aurait su répondre."

- "Ces vers, Messieurs, sont du grand poète arabe Al Chanfara, ainsi surnommé parce qu'il avait des lèvres épaisses, un héritage de sa mère qui était une noire d'Abyssinie. Son vrai nom est Thabet Ibn Aous El Azadi. Lui-même est originaire du Yémen. Il est né au début du 6ème siècle. Il fait partie des poètes dits "brigands"(Al chou3ara el saalik).Son œuvre maîtresse est Lâmyyat el 3arab dont sont extraits les quelques vers que je viens de vous réciter."

Comme frappés par la foudre, les membres de l'auguste assemblée entendirent à peine l'exhortation du ministre à "passer maintenant aux choses sérieuses" et à examiner, point par point, l'ordre du jour des travaux ...

Quand le moment fut venu de quitter mon ami Noureddine, je l'embrassai plus longuement que d'habitude. A cause, sans doute, de ce pressentiment. J'ai néanmoins vite fait de balayer ce mauvais présage persuadé que j'étais que mon ami survivrait à sa prochaine opération à cœur ouvert.

Il saurait où trouver -j'en étais sûr- l'énergie qui lui permettrait de continuer à vivre pour servir les autres.

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