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16/11/2015 07h:49 CET | Actualisé 16/11/2015 08h:37 CET

IFOUK IKERRI (Le mouton est terminé) *

On ne sait pas, avec précision, comment cela a pu se produire. Tout ce qui a été établi, sur la base des dires de l'intéressé rapportés par son frère Boussad, évoque une nuit terrible, sans lune, qui avait placé Paris au cœur d'une tempête sans précédent. Cathédrales et monuments publics bougèrent sur leurs socles frappés par le tonnerre, hypnotisés par les éclairs, harcelés par une pluie trépidante. Pour la première fois de sa vie Zi Smaïl prit peur. Il redevint fœtus sous ses couvertures. Il prononça la profession de foi. Puis il entendit une voix qui lui intima l'ordre de rentrer chez lui et de se remettre sur le droit chemin, le chemin d'Allah.

barbès

Station Barbès

Ce qui est arrivé à un de mes cousins est proprement stupéfiant. Smaïl, puisque c'est de lui qu'il s'agit, possédait un bar à Paris, du côté de Barbès, un bar qui ne désemplissait pas. Il menait, pour ainsi dire, un train de vie de nabab. Il était la fierté du village.

Son bistrot était une espèce de phare de la miséricorde pour ceux de ses compatriotes qui débarquaient pour la première fois en France. Ceux du village ne cherchaient pas midi à quatorze heures. Ils fonçaient tout droit chez Zi Smail et trouvaient chez lui le gîte, le couvert, l'argent de poche et, surtout, surtout, la chaleur humaine entretenue par la bonne bière et le fumet du chawarma.

Il lui arrivait même de se rendre carrément à Orly pour y réceptionner un neveu trop jeune pour s'en sortir tout seul dans cette ville tentaculaire. Zi Smaïl se chargeait, dans le cas d'espèce, d'initier l'adolescent et de le tenir à l'œil ce qui était une lourde responsabilité qu'il assumait avec un doigté de pédagogue accompli.

C'est dire que Zi Smaïl était la personnalité centrale du village. Aucun notable ne pouvait rivaliser avec lui, du moins dans le cœur des gens. Il était le lion qui avait défié l'inconnu, le gourou qui initiait aux arcanes de la modernité en plein cœur de la ville la plus aimée au monde.

Smaïl trouvait son compte à cette notoriété. Les allers retours incessants de ses compatriotes entre la Kabylie et Paris lui avaient permis d'établir un véritable pont aérien grâce auquel il faisait parvenir à son jeune frère Boussad, resté au bled, des coupons de tissus, des articles de bonneterie, et toutes sortes de gadgets qui manquaient au pays.

Boussad ne tarda pas à comprendre qu'avec les quantités de tissu qu'il recevait de son frère il pouvait lancer une entreprise de confection. C'est ce qu'il fit, au grand bonheur de la famille et de la belle famille dont il recruta tous les enfants en âge légal de travailler.

L'entreprise eut bientôt pignon sur rue à Tizi Ouzou, puis à Réghaïa. Elle eut aussi des filiales à Oran et Constantine et même dans une ville du Sud : Laghouat. La société connut un essor fulgurant. Le matelas, le drap, le rideau, l'oreiller, frappés du label « IZEM », sigle de la société, firent le tour du pays.

L'opulence, rejaillissait sur chaque membre de la famille décuplant l'assurance des uns et des autres. Les commandes affluaient de partout y compris les organismes publics car Boussad veillait à la qualité du produit et faisait en sorte que la parentèle soit encore plus scrupuleuse que lui sur ce point.

L'aventure héroïque dura dix longues années. Puis survint l'événement.

On ne sait pas, avec précision, comment cela a pu se produire. Tout ce qui a été établi, sur la base des dires de l'intéressé rapportés par son frère Boussad, évoque une nuit terrible, sans lune, qui avait placé Paris au cœur d'une tempête sans précédent. Cathédrales et monuments publics bougèrent sur leurs socles frappés par le tonnerre, hypnotisés par les éclairs, harcelés par une pluie trépidante.

Pour la première fois de sa vie Zi Smaïl prit peur. Il redevint fœtus sous ses couvertures. Il prononça la profession de foi. Puis il entendit une voix qui lui intima l'ordre de rentrer chez lui et de se remettre sur le droit chemin, le chemin d'Allah.

Voilà donc le barman de Barbès qui débarque au pays sans s'annoncer. A la stupeur générale, il se rend d'abord à la mosquée où il prend tout son temps. Il se rend ensuite à la maison paternelle où il annonce à son frère avoir vendu son bar.

"Je compte consacrer à Dieu le restant de ma vie, lui dit-il. J'espère qu'Allah pardonnera mes erreurs de jeunesse."

Boussad, pris de panique, ne put prononcer aucun mot. Le sang afflua violemment à son cou, qu'il avait court mais épais. Il échappa à l'apoplexie en tournant les talons dans un mouvement de fuite.

Des jours et des jours, des nuits et des nuits, Boussad essaya de raisonner son frère.

-"akhzou ech chitane a gma !!! dhi la3nayak a gma !... "

Rien à faire. Pour Zi Smaïl seule comptait, désormais, la Sainte Face de Dieu. L'une après l'autre, les maisons IZEM tombèrent. Les épaules des cousins, qui se retrouvaient au chômage, s'affaissèrent. Le rêve prenait fin brutalement.

Zi Smaïl, pour sa part, se mit dans la tête de recruter pour Dieu. Barbe teinte au henné, qamis blanc comme neige, babouches fines, 3arraqiya élégante, il passait son temps, entre deux awqâts à rendre visite aux familles les plus pauvres et aux malades qui appréciaient sa générosité.

Un jour, alors qu'il sortait d'une de ces visites, il avisa un jeune homme de bon aloi, dont il avait remarqué qu'il ne se rendait jamais, mais alors jamais, à la mosquée. Il lui posa la question de savoir pourquoi.

- Our s3igh ara l'waqth, a Zzi Smaïl !!,(je n'ai pas le temps) avait répondu le jeune homme.

-Ecoute moi, mon fils.Si je t'offrais un mouton, tu irais ?

-Je ne dis pas non, Zi Smaïl....

Et il en fut ainsi.

Zi Smaïl nageait dans le bonheur. Il avait remis sur la voie d'Allah une personne charmante mais en perdition.

Ce bonheur, hélas, ne dura pas longtemps.

-"Cela fait un bout de temps, mon fils, que je ne te vois plus à la mosquée. Aurais-tu été malade ??"

-" Pas du tout Zi Smaïl....Il se trouve seulement que le mouton que tu m'as offert est fini."

(*) Cette chronique est inspirée de faits réels

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