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21/04/2016 17h:47 CET | Actualisé 22/04/2017 06h:12 CET

D'Azouza à Alger, ma vie pérégrine d'instit: les 40 ans du "ver de terre"

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Notre ami Kaci Abdmeziem a entamé la publication des mémoires de son père -ABDMEZIEM Mouloud -qui a passé sa vie au service de l'école algérienne. Un témoignage sur une expérience humaine qui s'est déroulée dans un contexte historique particulier qui méritait d'être publiée. Nous le publions en épisode chaque vendredi.

1957. Je viens de boucler ma quarantième année. Avoir atteint cet âge a étonné ceux qui m'ont vu naître et grandir. Ma vieille tante, en particulier, qui ne manquait jamais, quand l'occasion se présentait, de me rappeler les nombreuses maladies infantiles qui m'ont assailli pendant ma prime jeunesse et qui, plus d'une fois, ont failli m'emporter.

J'étais un "clou", un "ver de terre". On pouvait voir mes viscères à travers la peau très mince de mon abdomen ballonné et veiné de bleu. J'étais l'objet constant de soins attentifs. Cependant, j'étais tellement méfiant que le cachet de quinine rouge ne pouvait m'être administré que camouflé dans une cuillère de couscous.

Si, par malheur, je m'apercevais du subterfuge, seule une jolie pièce de deux sous avait la vertu de m'empêcher de gigoter, de crachoter et d'envoyer au diable cachet et couscous.

Je ne quittais que rarement le dos de ma grand-mère, encore assez forte pour me promener de porte en porte, excellent prétexte, pour elle, de passer le temps en longues discussions avec les voisines.

Aux belles journées de printemps ma mère m'emmenait aux champs. Elle m'installait à l'intérieur d'une grande hotte en osier, me couvrait de toutes sortes de haillons puis, d'un puissant coup de reins, hissait sa cargaison sur son dos.

Arrivés aux champs, ma mère m'extrayait de la hotte et me déposait sur un lit d'herbes drues, au pied d'un figuier. Pliée en deux, elle se mettait à défricher, à piocher, à sarcler sans arrêt.

Mon père n'eut pas à souffrir de ma première éducation du moins jusqu'à l'âge de sept ans. Ses absences en étaient la cause. Tantôt en France, tantôt en Allemagne, il émigrait durant une bonne partie de l'année à la recherche d'une pitance que son coin de montagne lui refusait.

Ses départs pour ces pays lointains étaient toujours angoissants pour la famille. Les dangers de la traversée étaient grands à cette époque où la technologie était balbutiante.

Un soir d'hiver, alors que toute la famille était réunie autour d'un bon feu de bois, il nous raconta une de ses mésaventures qui fit dresser les cheveux sur ma tête.

C'était un mois de février ou de mars. Mon père devait retourner en Europe comme chaque année, après avoir passé l'été au village. En compagnie de compatriotes soumis au même destin, il avait pris le bateau pour le port de Sète.

"Le navire n'avait pas encore levé l'ancre qu'il s'était mis à tanguer. Nous avions déjà le mal de mer. Puis le vent forcit. Le bateau se mit à défoncer la mer comme un bulldozer. Par gros paquets, les vagues battaient ses flancs. Le premier jour, des voyageurs hardis avaient mis des cirés et s'étaient aventurés sur les ponts pour satisfaire leur curiosité. Quarante huit heures plus tard, aucun de nous ne se trouvait en état de se déplacer. Cinq jours durant, le navire fut le jouet des éléments déchaînés. Par miracle, il put jeter l'ancre dans un port espagnol.

L'accalmie qui suivit nous permit de rebrousser chemin et de gagner enfin le port de Sète.

Au village, des personnes mal intentionnées s'empressèrent de répandre la nouvelle et d'amplifier les faits .On alla jusqu'à dire qu'il y avait eu des morts sans autres précisions quant aux noms des victimes présumées."

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