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17/09/2014 17h:00 CET | Actualisé 17/11/2014 06h:12 CET

Abane, le retour (Chronique-témoignage)

Wikimedia Commons

Je ne saurais vous dire quel jour de la semaine c'était. Je ne saurais vous dire, non plus, si nous étions au matin de ce jour ou bien en fin d'après-midi. Ce dont je me souviens, en essorant ma mémoire, c'est que je me trouvais légèrement en contrebas de chez moi.

J'étais confortablement installé sur le rebord d'une banquette à carrelage rouge brique, une de ces tombes familiales qui se succèdent en paliers sur le flanc en pente raide de notre colline et ne s'arrêtent que devant la route goudronnée. Les pieds ballants, je ne pensais sans doute à rien.

Il faut vous dire qu'il est des paysages qui vous dispensent de réfléchir. Vous n'êtes plus qu'un frêne parmi les frênes, un chêne confondu parmi les autres, dans la verte chênaie. Toujours est-il que si une pensée m'avait effleuré, cette pensée aura été sans doute pour mon père parti rejoindre son nouveau poste à Alger, après l'incendie de l'école d'Adeni située à 5 km notre village natal.

Il avait la charge de cette école où il était secondé par deux maîtres chevronnés. Au jour d'aujourd'hui, tout me porte à croire que l'endroit que j'avais choisi pour rêvasser n'était pas fortuit et qu'en fait je guettais bel et bien le retour du paternel.

Dans mon champ de vision se déroule, lascive, la bande noire de l'Avvridh ou Roumi -la Route du Roumi- (la route goudronnée) qui passe, là-bas, en se tordant, devant la petite mosquée-mausolée toute blanche du Saint Gardien des villages environnants - a'assas Ivachirène.

Cette route disparaît soudain pour réapparaître plus loin, très brièvement, pour enfin quitter définitivement le village. C'est ce point d'évanouissement de la route que les habitants du village scrutent avec anxiété lorsqu'ils attendent le retour des émigrés, le cœur battant la chamade.

C'est cet endroit qu'ils maudissent de loin lorsqu'il engloutit, irrémédiablement le train arrière de l'autobus qui les remporte.

J'étais donc là, les pieds ballants, les doigts occupés à taquiner les brins d'herbe que me tendait, d'outre-tombe, mon aïeul anonyme et, sans doute ai-je eu un moment de distraction, car je ne les ai pas vus arriver.

C'était un groupe de dix à quinze personnes en burnous blancs qui se hâtaient vers moi comme pour donner l'assaut à la colline. Ils m'ont juste donné le temps de flasher leur hâte. C'étaient des gens visiblement pressés, extrêmement pressés. Aucun n'attendait l'autre mais ils restaient groupés.

C'est juste ce temps qu'ils m'ont donné avant de disparaître soit sous le goudron soit derrière un talus. Qui étaient-ils? D'où venaient-ils? Où allaient-ils? Je devais l'apprendre dans la soirée.

Abane Ramdane, sorti de prison, venait de rentrer au village. Cette nuit-là, mon grand-père Akli ne toussa pas une seule fois. Accroché à sa poitrine, j'entendais son cœur battre très vite. Lui qui avait toujours critiqué la prétention de son neveu à chasser les Français - comment lui disait-il? En les lapidant avec des morceaux de galettes durcies? Je suppose qu'il venait d'acquérir la certitude que son monde allait basculer et que, d'une façon ou d'une autre, Iroumyène allaient bel et bien être renvoyés chez eux.

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