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01/05/2015 07h:17 CET | Actualisé 01/05/2016 06h:12 CET

Le Maroc, société composite, société plurielle: Hommage au sociologue Paul Pascon (1923-1985)

SOCIÉTÉ - Né à Fès durant la période coloniale et naturalisé marocain après l'Indépendance, Paul Pascon est considéré aujourd'hui comme un penseur important des sciences sociales. Ses travaux, notamment sur la sociologie rurale ou les mouvements ouvriers, constituent un apport majeur dans le champ intellectuel marocain. L'un des aspects que nous souhaitons mettre en valeur dans cet hommage à sa pensée a trait avec sa conceptualisation sociologique de la société.

Il ne s'agit pas de faire une lecture positiviste de ses textes et de chercher une quelconque "bonne signification" de sa pensée mais plutôt de suivre certaines pistes programmatiques de recherche pour penser la pluralité au sein de nos sociétés contemporaines.

Les bases épistémologiques de la "société composite" sont posées, entre autres, dans son fameux texte paru en 1971 dans le Bulletin Economique et Social du Maroc intitulé "La formation de la société marocaine". Dans cet écrit, Paul Pascon commence par rappeler qu'il y a eu une ethnographie de la diversité au Maroc écrite par l'occupant colonial, animé de "l'intention avouée d'en profiter pour diviser en prétextant l'immutabilité de certaines ethnies irréductibles les unes aux autres".

L'enjeu serait dès lors de rompre avec les connotations orientalistes de ces folklorisations pseudo scientifiques du réel, et de s'interroger non pas sur la nation ou la culture du Maroc mais sur la façon dont s'est formée la société marocaine. Décoloniser les sciences sociales ne signifie en aucun cas exalter à outrance les conceptions culturalistes omniprésentes aujourd'hui dans certains travaux des "post colonial studies" ou des féministes islamiques, séparant sur le mode de l'allant de soi ces deux fictions sociologiques que sont "l'Occident" et "l'Islam".

Pour Pascon, nombre de conceptualisations différencialistes de la sociologie débouchent sur des "sottisiers d'associologie" et sur des représentations racistes affirmant que "telle société est différente de la nôtre parce que ses membres sont différents de nous: il y aurait entre eux et nous comme une différence de nature en quelque sorte décisive, immuable et définitive, en particulier lorsque ces hommes sont physiquement très différents par la couleur de peau, la taille, le système pileux ou même par l'aspect lié au mode de vie".

Rompre avec ces visions ontologiques amène à dire que les différences ne sont pas antithétiques avec les points de convergence. Ce qui réunit les individus est peut-être plus important que ce qui les sépare et chacun de nous, selon la belle formule de Hannah Arendt, appartient avec ses spécificités à un monde commun.

C'est dans ce cadre que s'inscrit la prise en compte de la culture, qui reste une variable sociologique parmi d'autres. L'évocation rigoureuse de l'idéal-type pour comprendre la nature composite de la société marocaine est une façon de rendre compte des différents facteurs qui constituent les phénomènes sociaux: "si la typologie d'une société donnée, à un moment de l'histoire, paraît au sociologue, comme à l'homme d'action, d'une nécessité primordiale, l'analyste bute devant la complexité, la prolifération l'incessante apparition de types et sous-types spécifiques régionaux, locaux ou instantanés".

Pour reprendre Max Weber, l'idéal-type n'est pas une typologie schématique mais un outil des sciences sociales servant à penser conceptuellement les singularités constitutives de la réalité. Paul Pascon renvoie dos-à-dos les approches considérant les sociétés comme un tout homogène ou unifié et les monographies descriptives qui s'extasient devant la diversité du réel sans l'expliquer.

Son travail présente la nature composite de la société marocaine à travers la diversité des rapports sociaux qui la constituent: salariat, clientèle féodale, travail familial, entraide tribale. Il est difficile d'attribuer un trait de caractère cohérent pour définir cette pluralité et d'apposer les qualificatifs de "tribalisme", de "patriarcat", de "féodalisme" ou de "capitalisme" sur les réalités de la société marocaine: "les sociétés historiques, les sociétés réelles sont bien entendu incohérentes, hétérogènes, composées. Aux différents niveaux de leur réalité, on découvre des traits contradictoires en partie justifiés par une logique interne, en partie justifiés par des interventions exogènes, en partie justifiés par des permanences historiques, en interférence avec d'autres types de formation sociale".

Rendant compte de la "coexistence des traits sociaux" au sein de la société marocaine, que cela soit au niveau du métayage coexistant avec le salariat ou du droit coranique avec le droit moderne, Paul Pascon pense également qu'il faut aller plus loin. La coexistence des traits sociaux est intrinsèquement liée avec la nature des rapports de domination qui peuvent s'établir entre les faits sociaux: "Le changement social n'est pas la substitution d'un mode de production à un autre, d'une formation sociale à une autre, mais la lutte incessante qui existe dans une société historique réelle donnée entre toutes les composantes de celle-ci à tous les niveaux de la réalité sociale".

Les formes plurielles d'une société peuvent aussi exister à travers les antagonismes qui les lient ou les rapports de force ainsi que les positions symboliques inégalitaires occupées par les agents. Comprendre cela, c'est comprendre concrètement et non schématiquement la dimension composite de la société marocaine: "Il suffit de changer de quartier à Rabat pour passer de rapports sociaux appartenant à la société capitaliste la plus avancée pour aller à des rapports sociaux féodaux ou quasi esclavagistes. Que dis-je, dans la même ville? Parfois sans même changer de famille, le père peut être le propriétaire capitaliste, avoir chez lui une petite servante au pair de type féodal et avoir un fils militant progressiste".

On voit à quel point la société composite du Maroc décrite par Paul Pascon est en inadéquation totale avec ces tentatives de normer par le haut la figure du "bon musulman" au détriment des "islamités" plurielles constitutives de la société marocaine. Les réactions de certains acteurs de la société civile face aux normativités bio-politiques du projet de réforme du Code pénal marocain montrent que le "composite" est une donnée à part entière de la société marocaine.

La sociologie pasconienne offre également des voies de recherche importantes à une sociologie de la littérature soucieuse de comprendre les représentations complexes de la réalité sociale dans œuvres de fiction. Il ne s'agit pas de dire que les écrivains sont des sociologues mais plutôt de chercher à comprendre de quelle façon les productions littéraires rendent compte des pluralités du réel.

Dans le roman L'arganier des femmes égarées (1998), dédié à la mémoire de Paul Pascon, Damia Oumassine parle de la vie de ces femmes du Tizinoualt, qui partagent des valeurs communes tout en ayant un rapport singulier à l'égard de la tradition, de la religion et de la vie affective. Les propos de Paul Pascon vis-à-vis des dimensions composites de la société marocaine font également écho à certains textes littéraires de Abdelkébir Khatibi relatifs à l'évocation des pluralités symbiotiques, notamment dans Amour bilingue (1983).

Les sociétés composites sont des sociétés fragiles, des sociétés "d'équilibres instables". Les individus qui vivent en leur sein doivent s'adapter en permanence à la complexité des univers sociaux et jouer des rôles multiples qui n'ont rien à avoir avec l'étiquette "schizophrénique" que l'on appose à tort sur une société marocaine dont les composantes multiples et les hybridités vont en s'accroissant: "chacun d'entre nous est contraint de faire de sa propre personne l'équilibre, l'adéquation de toutes ces sociétés concurrentes, de tous ces traits de la société qui quotidiennement lui apparaît sous mille visages ayant chacun sa logique, ses références, son vocabulaire, ses traditions, voire quelquefois sa propre langue".

Par-delà un simple constat de la diversité du réel, on comprend mieux les différents systèmes de valeur si l'on commence à les penser à la fois en rapport avec les enjeux de leur coexistence et la restitution des processus socio-historiques rendant compte de leurs confrontations plus ou moins violentes.

Si le texte de Pascon a été écrit en 1971, son spectre est omniprésent aujourd'hui, trente ans après sa disparition, et constitue un facteur important pour analyser une société marocaine post 20 février au sein de laquelle la compréhension de la dimension composite est l'un des enjeux majeurs pour les sciences sociales contemporaines.

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