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09/03/2018 06h:17 CET | Actualisé 09/03/2018 12h:38 CET

La journée des femmes sans droits

Flickr/Creative Commons

SOCIÉTÉ - Le 8 mars, une banale normalité que cette journée des femmes sans droits. La frange la plus lésée de notre nation s'éveille ce 8 mars, se barbouille le visage et reprend sa fonction: boniche du foyer, petite esclave de monsieur, moins que rien au travail, houspillée et ridiculisée en tout lieu et en tout temps.

Le 8 mars, la petite Soumaya est sermonnée par sa mère: "Tu ne seras pas une bonne femme si tu ne sais pas cuisiner correctement. D'ailleurs, tiens-toi bien et parle moins fort, ce n'est pas ainsi qu'une femme doit se comporter". Le 8 mars, Rachida souhaiterait prendre un café avec son collègue de travail pour faire plus ample connaissance. Toutes ses amies s'y opposent: "Hchouma! Tu ne te rends pas compte, il va te prendre pour une fille facile, pour une dragueuse. Tout le monde le saura dans l'entreprise et tu seras estampillée fille légère. Jama3 rassak et oublie ça ma chérie." Le 8 mars, Mourad est questionné par un journaliste dans un micro-trottoir: "Que pensez-vous de la violence à l'égard des femmes?" Mourad s'empresse de répondre, le sourire aux lèvres: "Au sein du couple, quelques coups ne font jamais de mal. Un homme doit toujours rétablir l'ordre dans son foyer."

Rien ne semble retenir les langues, les manières, les bêtises sexistes et machistes le 8 mars. Quel 8 mars donc, ou plutôt, quels droits pour les femmes au Maroc? Exister seulement sous la coupole d'un homme, vivre au sein d'un foyer tyrannique à l'égard de ses libertés, être régie par une somme de règles absurdes qui ne s'appliquent qu'au sexe féminin, ne pouvoir ni choisir, ni émettre l'idée d'une pensée propre car la femme doit être ainsi, dominée par l'homme et par les mœurs.

Le 8 mars, on lève quelques pancartes, baratine quelques mots, produit des communiqués, effectue des conférences "à l'occasion de...". Le 8 mars, j'écris un article en pensant l'absurdité de ma démarche. On lutte au jour le jour mais, ce jour-là, par une malsaine attraction, par un mouvement de foule, on ajoute une pierre sur l'édifice du plaidoyer pour le droit des femmes. Le 8 mars, c'est aussi le temps d'un marketing dégoulinant de mauvaises intentions, une vague d'assaut contre mesdames, une véritable claque à l'égard de toute déontologie. Le 8 mars, c'est les crédits réduits pour mesdames, les produits ménagers moins chers, les accessoires pour enfants plus abordables, les promotions "incroyables" au rayon maquillage.

Le 8 mars, le dogme de la femme objet, de la femme au foyer, de la femme comme retranscription d'un modèle sociétal qui s'exprime dans toute sa force, s'empare des rues et des commerces. Le 8 mars, sans peser ni mesurer sa bêtise, chacun y va de sa mesure pour nous rappeler que la femme marocaine n'est pas le produit de son libre arbitre, mais est façonnée par un moule oppressant et humiliant.

Le 8 mars, l'urbaine et la rurale mangent la même dose de contraintes et digèrent en silence. Le 8 mars, rien ne sauve Latifa, esclave moderne, petite bonne, exploitée dès ses 8 ans dans un foyer. Le 8 mars, certaines ouvrières sont encore approchées par des trafiquants, envoyées dans les pays du Golfe pour "tâches ménagères" et reviennent au pays avec quelques billets et une douleur aigüe. Le 8 mars, la pauvreté est toujours aussi structurelle. Le 8 mars, la femme n'est toujours pas l'égale de l'homme. Le 8 mars, les salaires, droits et devoirs sont inégaux. Le 8 mars, la bouche amère, des centaines de femmes sont battues dans notre pays.

Le 8 mars, Bouchra meurt des mains assassines d'un mari sanguin. Le 8 mars, Karima se prend une claque de son époux la veille et, forcée de "couvrir la hchouma", applique au petit matin une fine couche de poudre blanche pour taire la vérité. Le 8 mars, rien ne change dans le pays des inégalités de genre. Le 8 mars, les hommes continuent à défendre les inégalités à l'égard des femmes. Le 8 mars, notre nation repose encore sur un modèle sociétal obsolète: la tyrannie de l'un sur l'autre, l'oppression de son prochain, la contrainte et la violence comme unique médium de l'ordre. Ce 8 mars, comme plusieurs centaines d'autres, la lutte pour les droits de la femme est le gage de tous, l'obligation de chacun.

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