LES BLOGS
29/01/2016 06h:36 CET | Actualisé 29/01/2017 06h:12 CET

"Papa, je pars pour la Syrie"

DR

Photo: Des étudiants marocains à Damas accompagnés de leurs professeurs au début des années 1930

HISTOIRE - Said avait 18 ans. Ce jour-là il se leva très tôt, le visage grave, le corps frissonnant mais le regard déterminé. Il avait jusqu'ici toujours vécu dans le domicile parental. On faisait d'ailleurs souvent toute sa vie dans la même demeure où l'on était né, telle était la coutume chez les fils de bonne famille. On s'y mariait et on y vieillissait, on y vivait à plusieurs selon un code de conduite précis. Mais ce jour-là Said décida de prendre son destin en main. Il s'en allait à la conquête du monde.

Les habitants de la grande maison dans la médina étaient déjà réveillés eux aussi, il les entendait parler à voix haute dans le patio, certains pleurer. Il crut même entendre la voix de sa mère, Lalla Zineb. Said lança un regard autour de lui. Sa petite chambre n'a jamais été aussi bien rangée, encore éclairée aux chandelles certes, car seules les deux grandes salles du rez-de-chaussée bénéficiaient de cette "œuvre du diable" qu'étaient les lampes électriques.

Il mit une belle chemise blanche, noua une fine cravate un peu usée, revêtit sa veste brune un peu trop large et son pantalon gris, puis enfila enfin ses derbies anglais achetés dans la boutique du juif Moshé sur le grand boulevard. Il s'apprêta finalement à fermer la grande valise en cuir de son père qu'il avait garnie la veille. Il y avait mis ses meilleurs vêtements: trois tenues occidentales que son père, riche marchand de tissus à la kissaria, avait commandées à un commerçant de Manchester, deux djellabas de laine pour l'hiver, un jabador en soie au col brodé et boutonné de fils de rayonne, un burnous, quelques serwals et des sous-vêtements.

Sa mère lui avait d'ailleurs préparé quelques gâteaux et une boîte contenant du thym, de la verveine, de la menthe, très utiles en cas de nausée ou de fatigue. Il se rappela aussi de la vertueuse recette de sa mère pour les maux de gorge: rien de mieux qu'un mélange de miel et de jus de citron, pensa-t-il. Il posa sur le tas quelque papiers, dont des lettres de recommandation académiques et des coupures de journaux égyptiens.

Le jeune homme ajouta une boîte contenant un encrier, quelques plumes et du papier. Il glissa enfin le livre de Ali Abderraziq, Islam et fondements du pouvoir, publié un an avant et qui n'était arrivé au Maroc qu'il y a deux mois, une œuvre avant-gardiste pour certains et sulfureuse pour d'autres qu'il lisait en cachette. Said n'allait sans doute pas oublier son recueil favori des poèmes andalous et du Levant dont ceux du grand Abu Al Alaa al Maari d'Alep.

Puis, il hésita un moment, avant de tout cadenasser. Il avait oublié quelque chose. Said se leva, prit sa petite moquette de prière qu'il venait d'utiliser pour la prière d'Al Fajr, la première de la journée, et la plia en deux avant de presser les fermoirs de la malle. Le voilà enfin prêt. Il sortit dans le couloir accueilli par le chant des oiseaux posés sur la balustrade en fer forgé devant l'arcade en stalactites. Il traîna la valise jusqu'en bas de l'escalier.

Tout le monde était là, oncles, cousins, cousines, même les voisins. On aurait dit une fête de circoncision. Tous le fixaient de leurs pupilles plus miroitantes que les zelliges polychromes du patio. Il regarda en direction du salon et perçut sa mère qui était en effet en larmes et qui accourut aussitôt vers son fils en lui tenant les joues. Lalla Zineb lui proposa de goûter aux baghrirs au miel qu'elle lui avait préparés pour le petit déjeuner. Soudain la voix grave d'un homme gronda depuis le setwan, le vestibule.

"C'est l'heure! Le chauffeur t'attend", fit le père en arrivant près de son fils. Il le fixa bien dans les yeux en lui tenant les bras. Said, non sans un brin d'émotion lui déclara: "Enfin, père! L'heure est venue pour moi de vous dire au revoir. Je pars enfin pour la Syrie".

Le père ôta son tarbouch écarlate et le mit sur la tête de Said: "Il appartenait à ton grand père. Tu le porteras, tu l'arboreras toujours fièrement. Mon fils, la patrie a besoin de toi. L'indépendance de notre pays dépend de sa jeunesse. Si un jour tu t'égares rappelle-toi pourquoi tu es parti. L'homme qui sait d'où il vient sait où il va. Mon fils, notre prophète nous a exhortés à être en quête du savoir du landau jusqu'au tombeau, telle est la vraie définition du jihad, c'est la bataille que nous menons tous et quotidiennement à l'intérieur de nous-mêmes, contre nous-mêmes, pour notre perfectionnement moral. La Syrie est un grand pays aux grandes bibliothèques. Ahl Cham est un peuple sérieux, besogneux, généreux et tolérant. Fais-toi accepter d'eux et puise chez eux la connaissance. Va, vois, apprend, deviens un homme et reviens-nous avec ton savoir."

Le père serra son fils dans ses bras puis lui fis signe de baiser la tête de sa mère, puis sa main. Celle-ci le pria de prendre un verre de lait et des dattes pour la route. Elle l'oignît d'eau de fleur d'oranger en répétant des psalmodies que ses pleurs rendaient inaudibles. "Ecris-nous souvent, ajouta finalement le père. Que Dieu guide tes pas". Le jeune homme salua tous ses proches en remplissant ses yeux de leur présence pour une dernière fois.

Ému, il était coi mais semblait les remercier chacun par un sourire. Le chauffeur qui devait le conduire au port était à l'entrée. Un long voyage de quelques semaines attendait Said, en paquebot puis en train jusqu'à l'Université de Damas. Là où convergeait l'intelligentsia arabophone. Lui qui avait pour idole un certain Chakib Arsalane...

Il y eut un temps où l'on partait en Syrie pour ses lumières et où le jihad avait un tout autre sens.

LIRE AUSSI:

Galerie photoDu protectorat à l'indépendance Voyez les images