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25/08/2016 13h:05 CET | Actualisé 26/08/2017 06h:12 CET

Le soupir du Maure

Wikimedia Commons

A l'âge de quinze ans je visitais Grenade et l'Alhambra pour la première fois. Cette première visite fut dominée par une admiration niaise et par un sentiment de culpabilité lié à une certaine indifférence émotionnelle. C'était comme rendre visite pour la première fois à un vieux patriarche dans la famille dont on ne sait que peu de choses et dont on ne réalise la véritable valeur que lorsqu'il est trop tard, souvent.

On regrette alors de ne pas avoir suffisamment conversé avec cette personne et profité de sa présence. Mon souhait a été donc de retourner en pèlerin à Grenade pour mieux m'imprégner de ses mystères. Quatre ans plus tard, c'est un étrange mélange de mélancolie et de gaieté qui me prennent lorsque depuis la terrasse de notre chambre donnant sur les Palais de l'Alhambra, j'entreprends l'écriture de ce modeste poème élégiaque. Ces quelques vers sont pour moi comme les mots que l'on prononce sur la tombe d'un ami, une épitaphe ou un bouquet de chrysanthèmes. Comme un dernier soupir, c'est pour moi le soupir du maure.

Alhambra!

Palais que les maîtres firent jaillir de la terre tels des arbres

S'enracinant comme une dentelle d'argile au revers de marbre

Sur les hauteurs de Grenade qui arbore son diadème crénelé

S'apprêtant à accueillir la fraîcheur ibérique d'une nuit étoilée

La Sabika!

Pleine de majesté est cette colline aux jardins verdoyants

A son dos éléphantesque est harnaché un howdah d'ébène

Tel un anneau serti d'un rubis rutilant

Sceau des conquérants et chevalière des reines

Retiré du doigt de la Horra et passé au doigt d'Isabelle

Qui changea les croissants en croix, les mosquées en chapelles

Voilà que la forteresse cisèle le splendide océan stellaire

De ses tours qui rougissent aux dernières lueurs solaires

Les étendards flottent et baignent dans la blancheur immaculée

De la Sierra Nevada dressant à l'arrière ses cimes enneigées

Au pied de la colline se prosternent de simples êtres

Misérables aux rêves champêtres

Peuplant les faubourgs d'Albaicin

Dans leurs songes des couronnes se dessinent

Autour de leurs têtes roturières

Enivrées par cette opulence grossière

Qui nourrît leurs fantasmes crédules

Les envieux narrent alors à leurs enfants et fabulent

Sur la vie de cour du temps des Maures

Harems et divins élixirs, nuits de soie et d'or

Alhambra!

Aux mille harmonies et secrets mathématiques

Étouffés dans la profusion éclatante et colorée

De tes zelliges à la complexité géométrique

Héritée des savants de la mer Égée

De leurs œuvres traduites en arabe à Bagdad puis en latin à Tolède

Sous l'égide de rois érudits, mécènes et aèdes

Lorsque le Nord froid ne connaissant alors ni Aristote ni Archimède

Se réchauffait encore d'autodafés carburés d'une ignorance qui l'excède

Alhambra!

Tes plafonds marquetés en nids d'abeilles

Tes muqarnas, stalactites et autres merveilles

Tes arabesques fécondant tout espace vide

Telle l'épée damasquinée du dernier Nasride

Se décuplent et se multiplient sans cesse

Au-dessus de la tête du visiteur et clament ta richesse

Les douze gargouilles léonines feignent de porter sans gène

Des trois vasques initiales la plus grande faite d'albâtre

Au son de trémolos l'eau coule au bout de cette fontaine

Au milieu du patio où les sultans pouvaient s'ébattre

D'un filigrane de plâtre jauni la cour est bordée

Tel un rideau de guipure agencé en arcades

Brodé de vers d'Ibn Zamrak qui forment des ourlets

Au dessus des chapiteaux des fines colonnades

Un oiseau s'égare dans la salle des Abencérages

Ses battements d'ailes résonnent

Dans un silence de reddition et de rage

Qui pèse et culpabilise sans que nul ne soupçonne

Le chagrin infini de ces murs solitaires

Dont les stucs voilent le deuil avec pudeur

Privés de la gaîté du luth de ce bon Ziriab débonnaire

Dont le plectre fit danser tout l'Andalus et battre le coeur

Grenade!

D'un ancien royaume tu es la princesse déchue

Qui partage à présent la couche d'un inconnu

Tandis que le linceul de tes amants

Devenu le drap nuptial de ton avilissement

Se mouille de larmes qui déferlent en fleuve

Comme si le Guadalquivir n'avait pas suffi

À recueillir celles de Cordoue et de Séville

Tes sœurs ainées qui te pleurent

Alhambra!

Derrière ton méchouar épargné et tes boudoirs dévolus

S'élèvent de froides bâtisses sur les ruines et les tessons

Des azulejos brisés de ces autres palais qui ne sont plus

Maudits soient ceux qui ont ruiné tes alcazars sans raison

Défiguré ton harmonie en te coupant le sein

Et planté dans ta poitrine ce poignard assassin

Ces édifices usurpateurs dont la laideur n'égale que celle du menton

De ce prince venu des Flandres, Charles cinquième du nom

Ou ceux encore qui démembrèrent ton alcazaba

Ce Petit Caporal effarouché par les tours qu'il réduisit en gravats

Alhambra!

Aux idylliques jardins du Generalife

Vergers féconds et sempervirents

Jalonnés de cyprès et d'ifs

Que jalousent l'Olympe et ses habitants

Tes belvédères sont vides, les roses sont là

Sans personne pour les cueillir

Les aqueducs traînent l'eau du Genil jusqu'à l'acequia

Sans que personne n'en boive ou la fasse frémir

Les bassins du Partal dorment dans l'odeur jasmine

Et miroitent les terrasses désertées

Qui virent autrefois des intrigues féminines

Se ficeler derrière les moucharabiehs

Alhambra!

Dernière trace sur cette terre bénie

D'un âge d'or de concorde, d'un allégorique idéal

Où le croissant, la croix et l'étoile

Partageaient sans méfiance la même mie

Un nuage de fanatisme vint alors éclipser l'oeuvre prodige

Qui mit des siècles à bâtir cet oasis de paix

Sous ce règne nouveau les ponts s'affaissent et les murs s'érigent

Dans les coeurs que les egos vinrent crisper

Seuls les fantômes d'une ère révolue

Continuent à planer sur la médina délaissée

Sur ses hammams vides qui se sont tus

Sa césarée et ses foundouks que les marchands ont quittés

Traversant une dernière fois l'immense porte d'Elvire

Préférant tout abandonner plutôt que de se laisser asservir

Les venelles grenadines semées de galets

Qui virent passer Ibn Al Khatib et Léon l'Africain

Portent les échos de leurs voix lancinantes au fond des allées

Comme un testament au destinataire incertain

Alhambra!

Dot des conquérants

Acropole d'un éternel exil

Princesse orpheline clouée au pilori du temps

Terrible sort que celui de te voir fébrile

Te dérobant peu à peu face à l'impitoyabilité des vents

Alhambra!

Toi l'ultime témoin du raffinement palatin

Toi l'armure d'apparat des princes-poètes

Qui ravalèrent leurs homériques épithètes

En se retirant amers sur l'Aventin

Alhambra!

Les badauds sont venus chercher en toi

Une chaleur maternelle

Mais tout est si figé et coi

Hanté d'une douleur sempiternelle

De Chateaubriand, d'Irving ou d'Hugo

Lequel de ces témoignages inégaux

Peut avoir la prétention de conter ton histoire

Parler de tes malheurs que l'on se saurait voir

Alhambra!

Toi la veuve des rois

Si fiers autrefois

Toi le souvenir pétrifié

Du faste outrancier

Toi la tragédie arabe et le trophée christianisé

Toi le joyau que l'on ne put emporter avec soi