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16/02/2017 13h:36 CET | Actualisé 17/02/2018 06h:12 CET

Dieu n'a point de notaires

Wikimedia Commons

Un vieil homme avance vers le check point sous le soleil figé

Sa peau déshydratée avait la même couleur dorée

Que cette terre que ses faibles chevilles foulaient

Tandis que ses veines saillantes sur ses mains usées

Donnaient à sa chair la texture de l'écorce d'un olivier.

Il avait l'air d'un vieil arbre marchant.

Accoutré d'une veste froissée aux épaules larges

Et d'un keffieh ceint autour de la tête ramollie par l'âge.

Il avait le visage buriné,

Nacré de deux petits iris verts,

Il retenait le goût amer du café

Et de la cigarette entre ses lèvres bleues.

Il marchait en pénitent ou en pèlerin

Puis, s'arrêtant, il regarda autour de lui :

Miradors, barbelés et blindés.

Entre ses deux chaussures poussiéreuses et vétustes

Des gouttes se brisaient sur le sol sec et fruste.

Dans les oreilles du vieil homme,

Chaque goutte retentissait comme un séisme

De chaque goutte déferlait un bruit torrentiel, un bruit de déluge.

C'étaient des gouttes de sang.

Ce n'était pas le sien,

Mais celui de son petit fils qu'il tenait entre ses bras.

Cet enfant au corps inerte, aux yeux grands ouverts

Qui ne craignaient plus le soleil

Tant ils ne le sentaient plus.

Pouvait-il encore pleurer, ô le vieil homme,

Après la mort de ses trois fils ?

Pouvait-il encore pleurer alors que son visage

S'était tari de ses larmes

Au rythme du sol des quelques terres nues

Que l'eau du Jourdain n'atteignait plus ?

Le vieil homme posa le corps de l'enfant

Et ne dit mot.

Il ne leva pas les bras en l'air en se fustigeant les joues

Par des gifles qu'il se serait lui-même assénées

Comme auraient fait les mères affolées

Devant les corps sans vie de leurs petits.

Il resta coi au milieu de ce carrousel de soldats qui le fixaient.

Dans son silence où semblait se conserver la raison d'un vieil homme

S'émiettait la foi et se dissipait la lucidité des esprits les plus résistants

Son regard demeuré vide pendant un long moment

Fut soudain gagné par la braise.

Il maudît alors tout ce qui l'entourait sans que rien ne l'apaise,

Puis fixa un jeune soldat près de lui.

Il portait une arme si lourde qu'elle rendait son équilibre fragile

Un escogriffe étouffé sous son armure

Qui venait à peine d'entrer dans l'âge mûr

Après avoir quitté sa vie d'adolescent à Paris,

Pour venir effectuer un service militaire ici

Pour profiter du soleil et devenir un homme lui avait-on dit.

Aujourd'hui il est debout sous ce mirador l'esprit engourdi

A plus de trois-mille kilomètres de chez lui

Pour contrôler des gens tassés comme du bétail

Désirant seulement passer les barrières pour aller au travail.

Le voilà qui croise le regard de ce vieillard

Le voilà culpabilisé par son regard qui pèse

Le voilà qui porte en plus des quelques kilos de son harnachement militaire

Le poids de sept décennies d'occupation délétère

Le voilà qui porte le poids de Deir Yassine,

De Qibya, de Kafr Qassem, de Hébron, de Gaza et de Jénine

De tant de noms qu'il ne connaissait pas

De tant de fantômes qui lui murmuraient leur trépas

De tant de spectres oubliés dont il ignorait l'histoire

Le voilà qui lit la Nakba dans l'œil droit du vieillard

Et la Naksa dans son œil gauche qui vacille

Le voilà qui voit se dessiner dans le creux de ses pupilles

Les longs chemins d'exode

De Haïfa, d'Acre et de Jérusalem comme au temps d'Hérode

Entrepris par ces milliers de femmes en pleurs

Les clés de leurs maisons autour du cou

Leurs nourrissons dans leurs bras endormeurs

Le voilà qui lit dans les yeux fatigués de cet homme

La désolation et le chagrin infini d'un peuple à bout

Mais était-il responsable de tout cela, lui ?

Lui qui ne voulait faire du mal à personne

Il était juste là, il était juste las

Ce n'était qu'un enfant après tout

Fallait-il qu'il découvrît la haine avant même de connaitre l'amour ?

De larmes, ses yeux devenaient lourds

Face à lui, les genoux du vieil homme se dérobèrent

Le ciel s'assombrît au-dessus de leurs têtes

Et une pluie inespérée vint s'abattre en ce mois d'avril

Elle vint rafraîchir le corps du petit fils immobile

Et aider la terre à absorber son sang

Et à éponger les larmes de ceux qui l'aimaient tant

Le vieil homme prononça quelques mots avant de s'en aller :

« Adam. Il se nommait Adam.

Adam. Mon lion.

Adam, n'est-ce pas le nom de notre père à tous ?

Dites-moi, vous, là bas!

Combien de sang encore, cette terre doit-elle étancher

Pour qu'elle soit sanctifiée ?

Dites-moi !

Une seule terre peut-elle être sainte lorsque Dieu

A béni l'ensemble de sa création en tout lieu?

Dites-moi !

Dieu n'est-il pas trop grand pour être cloisonné dans une parcelle de terre ?

Dites-moi !

Quel endroit peut être assez vaste et fertile

Pour que l'on y puisse cultiver l'amour de Dieu et le contenir

Si ce n'est nos cœurs ?

Répondez-moi, Jalout, je n'ai point de rancœur!

Vous qui avez oublié le Livre de Samuel un jour de Sabbat!

Dites-moi ! Qui d'entre nous est aujourd'hui David

Et qui d'entre nous est Goliath?

Vos grands pères venus d'Europe

Munis de leur texte sacré tels des épiscopes

En notaires chauvins

Ils sont venus délimiter la terre un matin

Et déterminer sa valeur

En disant que c'est la leur

D'après je ne sais quel cadastre divin !

Depuis quand la terre a-t-elle une religion ?

Depuis quand les hommes se sont vus distribuer des terres par Dieu

Lorsque Dieu a fait la Terre entière pour l'ensemble des hommes ?

Ne suis-je pas, moi, plus vieux que votre drapeau ?

Ou peut-être que nous devons payer et nous supplicier la peau

Pour ceux qui ailleurs vous ont fait connaître les pogroms

Cette terre n'est-elle pas assez spacieuse pour que l'on y vive tous ?

Dites-moi !

Pourquoi nous battons-nous si ce n'est pour des ruines ?

Dieu est-il prisonnier de la pierre de votre Temple jadis détruit?

Est-il dans le caveau du Sépulcre où le Christ serait enfoui?

Ou bien sous le dôme d'Al Aqsa dressé sur les vestiges pléthoriques ?

Nous avons cessé de croire en Dieu pour croire en des reliques !

Nous avons oublié Dieu et Dieu à son tour nous a oubliés !

Voilà, voilà l'âpre vérité !

Adam, père des prophètes et de tous les peuples

Ne fut-il pas un homme comme nous ?

Ne sommes-nous pas les descendants d'une seule race,

Celle des hommes qui vivent et qui passent?

Ne sommes-nous pas tous égaux devant la mort et devant Dieu ?

Dites-moi !

Comment un peuple ou un individu

Peut-il être proche de Dieu

Si et seulement si ce n'est par la droiture de ses actions et par sa bonté d'âme ?

Que Dieu nous pardonne notre aveuglement infâme !

Que Dieu nous pardonne l'arrogance qui nous entame !

Blâmez-moi si j'exagère mes drames !

Blâmez-moi si devant Dieu trop de pitié je réclame !

Partez !

Partez, jeune froussard!

Partez ! Que vous avez encore besoin de tendresse !

Partez ! Je ne nourris aucune haine à votre égard

Mais seulement de la tristesse.

Seulement une lancinante tristesse criarde.»

Plus loin, la pluie mouillait encore le haut mur de séparation.

Plus tôt, un badaud avait vu abattre un enfant

Qui tentait vainement d'escalader le mur.

Il l'avait vu poser un papier avant d'être touché au dos.

C'était une lettre que les gouttes de pluie avaient mouillée

Pour la lire, le passant l'avait dépliée

Puis il la remît à l'abri de la pluie.

Coincée dans une fente entre deux blocs de bétons

Comme les prières sur les papiers calfeutrant le Kotel

En attendant de trouver un jour de l'autre coté son destinataire

Voici ce qu'elle disait:

« Mon ami,

Le temps a fait de nous des ennemis

Nous sommes chacun prisonnier de l'Histoire

Mais rien ne nous oblige à être mauvais et aux cœurs noirs.

Si nos mères connurent l'inimitié

De leurs seins, elles ne nous ont transmis que du lait.

Nul n'hérite de la haine de celui qui l'a précédé.

Ceux qui hier étaient encore ennemis,

S'embrassent à l'aube nouvelle

Car le ciel demeurera bleu au dessus de nous

Lorsque nulle rancune ne sera durable.

S'il y a un mur face auquel il mériterait que l'on se lamente

C'est bien ce mur interminable

Qui mérite toutes nos lamentations, toute notre honte

Un mur que ni Dieu ni ses messagers n'auront construit

Sur une terre qu'aucun texte de Dieu ou de ses messagers

N'aura scellée ni fermée devant ceux qui viennent y chercher la paix

Signé : Ton frère dans l'humanité sur une terre bien trop longtemps en guerre,

Ton ennemi qui ne te hait guère

Adam de Palestine. »

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