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08/03/2018 06h:37 CET | Actualisé 08/03/2018 06h:39 CET

Mizo: Conteur sur tapis volant

Je suis allée voir la dernière exposition du talentueux artiste plasticien Mizo, et la première chose à laquelle j'ai pensé est une citation de Georges Braque: "l'art est une besogne sacrée ou il n'est rien".

C'est dans un lieu d'art atypique, Issue 98, un magnifique appartement haussmannien, Lieu d'échange, de résidence artistique et Concept Store BROKK'ART au 98 rue Didouche Mourad à Alger que Mizo posa sa dernière exposition intitulée "Under the rug", comprenez "sous le tapis".

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Issue 98, ce merveilleux écrin crée par l'artiste designer Hania Zazoua, qui en plus de sa touche exceptionnelle dans l'art et le design algérien, ouvre son espace à d'autres artistes, dans une synergie des plus positives et des plus fructueuses.

L'exposition s'articule autour d'une douzaine de toiles, de photos peintures. Dans une époque où l'humain est bombardé d'images et de visuels, où il est à la fois victime, bourreau, producteur et consommateur. Mizo prend le parti-pris d'une esthétique léchée, limite racoleuse pour au final nous entrainer dans une expérience visuelle où la spiritualité n'est jamais bien loin.

En poussant l'exercice d'observation, on prend le risque de tomber de ces tapis volants, de ces contes des mille et une nuits, dans la réalité de l'humain 2.0. Le tapis, -objet précieux ; objet réceptacle de nos désirs de possessions, objet réceptacle de nos prières- permet ici un exercice de méditation grâce au détournement de son usage. L'expérience personnelle prend tout son sens. De la simple imprégnation esthétique à la totale introspection personnelle, il y a autant d'interprétations que d'yeux qui se posent sur ses travaux.

"Under the rug" explore les facettes obscures de notre société : Ici l'hypocrisie, les fantasmes cachés, et toutes sortes de perversions. Là, la société de consommation, forme d'esclavagisme moderne, dans lequel l'homme croule sous le poids de ses propres chaines faites d'objets à acquérir encore et encore. L'une des œuvres illustre une femme qui est comme crucifiée sur un piédestal de livres, images d'une culture sacrifiée à l'autel des nourritures terrestres (Pains, galettes.. parsemant le tapis).

Ou encore dans une autre, l'évocation de la chirurgie esthétique comme nouvelle forme de magie noire et de tromperie). La femme est certes célébrée dans cette exposition, reste que les sujets traités peuvent être transposés à tous les genres. C'est l'Homme avec un grand H qui est au centre de ce travail et non pas un genre en particulier.

Mizo pose le sacré au cœur de son travail pour mieux dire la banalité d'un quotidien. En associant ces deux extrêmes, il s'offre les moyens de nous interpeller fortement. Nous déranger, nous gêner, parfois même nous intimider. Sacraliser, railler et dénoncer.

L'iconographie religieuse est omniprésente: Le tapis, compagnon de nos prières mais aussi structure triangulaire imprimée à la quasi-totalité des œuvres. Elle vient hiérarchiser les personnages, les sacraliser, voire glorifier l'élément dominant de chaque œuvre. A cet effet de composition, Mizo additionne çà et là un halo tout droit sorti de l'imaginaire biblique, auquel il imprime une signature arabo mauresque comme pour bien acter l'universalité de son thème. Il fait également usage du sang, de stigmates, de scarifications... Ce ne sont plus des scènes de Passions religieuses, mais des scènes d'autres Passions, celles qu'infligent la dureté de la vie moderne.

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C'est le travail plastique de Mizo sur ses photos qui rend possible pareille réception. Mizo allie la peinture à la photo. "J'aime me substituer au facteur temps sur mes photos. Les vieillir, les embellir". Il va aussi les truffer d'effets, de détails, de symboles créant autant de métaphores et de mystères à déchiffrer.

Il fait de nous archéologues de son travail. Déchiffrer, décoder : On se surprend à vouloir toucher l'œuvre pour encore mieux la saisir. Il y a ceux qui apprécieront son travail purement esthétique et s'arrêteront là, d'autres qui iront plus loin. "Ce qui m'intéresse ce sont les différentes strates de lectures de la plus plate à la plus profonde. De la plus personnelle à la plus objective".

Mizo nous relate alors cette anecdote de l'enfant visitant son exposition, restée éblouie par les dégradés de couleurs. "J'ai indirectement traduit les couleurs de son imaginaire". Rien n'est laissé au hasard dans ce travail, même la palette choisie l'est à dessein, comme reflet d'une société en état de cécité volontaire, comme contaminée par une impuissance collective devant son environnement déliquescent. "Cette palette n'est pas la mienne, si je devais utiliser la mienne le rendu serait beaucoup plus sombre".

Mizo affirme être le reflet de la société algérienne d'aujourd'hui. "Je n'invente rien. Je fais de l'information. Je reproduis des scènes du quotidien dans un studio, au même titre qu'un reporter à l'extérieur. J'utilise mon art pour mettre en lumière la réalité de ma société, pour ouvrir un débat et surtout marquer mon temps, et contribuer à écrire notre histoire".

Mizo montre la douleur avec la couleur. Il propose une lecture différente de l'actualité. Il en soigne particulièrement l'aspect jusqu'à comparer son rendu à une assiette de fin gourmet. "Le plus important est le dressage de l'information à mon consommateur, et même si ce dernier n'a pas capté l'information en question, je l'aurai au moins impacté avec un beau visuel".

Faire du beau pour débusquer la laideur, d'aucun de se demander l'intérêt d'un tel détour : "Oui, le beau, pour rendre mon travail intemporel". Mizo refuse aussi d'expliquer systématiquement chacune de ses toiles. "Ne pas expliquer, permet de faire durer mon travail dans le temps dont il ne sera plus tributaire".

Au final ce qui m'est restée de cette visite est de constater que quand une œuvre est le fruit du truchement de l'esprit d'un artiste, lorsque celle-ci émane d'un travail fouillé aussi bien dans le concept que dans la réalisation, et que celui-ci est accompagné d'une réflexion sociologique et spirituelle, ça donne des œuvres denses, complexes, au sommet de leur aboutissement. Quel que soit le regard, il y a une alchimie qui fonctionne, de la magie qui opère, et qui fait de Mizo, un conteur de la vie moderne.

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