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12/03/2018 09h:33 CET | Actualisé 12/03/2018 09h:33 CET

Les jeunes entrepreneurs tunisiens entre la culture entrepreneuriale et la loi

La Tunisie a un marché du travail saturé, un taux de chômage qui ne cesse de grimper (au 3ème trimestre 2017 on a enregistré un total de 628600 chômeurs selon l'INS, 269400 chez les femmes contre 359200 chez les hommes) et selon le chef du gouvernement Youssef Chahed "40% des chômeurs sont diplômés".

Face à ces chiffres alarmants, la créativité et la nouvelle culture entrepreneuriale de la jeunesse d'aujourd'hui poussent certains à créer leur startups.

Pour réduire le taux de chômage très élève chez les jeunes diplômés, les pouvoirs publics en Tunisie ont développé plusieurs programmes destinés à promouvoir l'entrepreneuriat et à pousser les jeunes vers les startups mais ça reste peu et la loi de finances et les procédures administratives restent un blocage conséquent devant la motivation de créer son entreprise.

Une enquête sur le développement de la culture entrepreneuriale chez les jeunes menée par Abdelala Bounouh (Géographe, Docteur en Urbanisme et Aménagement) en mars 2017 a démontré que les principaux freins qui nuisent la création d'entreprises en Tunisie et classés sur une échelle par importance allant de 30 % à 5% sont: l'engagement financier et le manque de capitaux, la lourdeur des procédures administratives, l'attrait pour un travail salarié, l'absence de la prise de responsabilité et le manque d'idées.

L'État a-t-il vraiment préparé le terrain pour les startuppeurs qui vont eux-même générer de l'emploi? Les compétences entrepreneuriales acquises à travers le système éducatif sont-elles ajustées au marché jugé à forte concurrence?

Certains jeunes déjà à l'université cherchent l'indépendance financière, l'autonomie et ce n'est plus les stages d'été qui répondent à leurs ambitions encore moins au revenu souhaité le freelance est leur ultime recours.

L'interview que j'ai faite avec plusieurs jeunes entrepreneurs autour des interrogations posées ci-haut a donné certains éléments de réponses:

Sofiene Salhi, 24 ans diplômé en digital à l'ESSECT Montfleury (son projet est en cours d'exécution):

"Je pense que la législation tunisienne est vague, pas claire, pour les entrepreneurs surtout en ce qui concerne les startups. Le ministre des Nouvelles Technologies de l'Information et des Communication en Tunisie a fait un cadre réglementaire pour les Stars-up, mais il n'est pas innovant par rapport au système éducatif. La culture entrepreneuriale dans les universités tunisiennes, c'est juste de faire un Business Plan du projet pour finalement avoir une note pour la matière! On observe et on analyse le marketing des grandes marques sur Internet et on veille sur les nouveaux outils de l'univers du digital, dans un seul but: montrer quelles stratégies peuvent on implémenter dans son business en ligne".

Ikram Aloui Haouet, diplômée en marketing et créatrice de Plateforme en ligne de vide dressing communautaire Shwoppymode.com:

"En tant que startup, franchement on n'avait pas vraiment d'avantages particuliers de la part de l'État mais cette année avec le Startup Act on aura des avantages (Portail des startups, les SAS et les instruments financiers, exonération de l'impôt sur la société et prise en charge par l'État des charges salariales durant la période de labellisation, prise en charge d'enregistrement et dépôt de brevet, programme d'emploi, bourse de Startup...).

Pour les études universitaires alors là, il n'y a pas d'encouragements du tout. J'ai l'impression qu'on est malheureusement très loin de la culture entrepreneuriale. Après, moi ça fait plus de 10 ans que j'ai quitté la fac, peut-être que la pédagogie a changé.

Les avantages de se lancer dans l'entrepreneuriat, c'est de pouvoir tester tout ce que tu as appris ailleurs, c'est d'apprendre tous les jours, te challenger car il faut être créatif avec peu de ressources financières. Aujourd'hui, il existe de plus en plus de programme d'incubation de startups en Tunisie pour aider l'entrepreneur a bien démarrer son projet. L'inconvénient majeur reste qu'il n'est pas facile de trouver un financement. À la Banque Tunisienne de Solidarité par exemple, j'ai rencontré des gens qui ont des dossiers qui trainent depuis des années chez eux parce que malheureusement ils ne financent pas les projets digitaux."

Firas Rhaiem 23 ans, diplômé en Marketing et entrepreneuriat à l'ISG Paris. Il est le fondateur et le directeur exécutif d'Innovative Partner, une startup qui développe Epilert, un bracelet qui détecte l'épilepsie grâce à l'intelligence artificielle:

"J'ai créé ma startup en novembre 2016. Être dans l'écosystème entrepreneurial tunisien n'est pas une chose aisée à cause de la bureaucratie et du manque de compréhension de l'administration. Les lois tunisiennes freinent l'innovation et démotivent ceux qui veulent s'y lancer. De plus il n'y avait pas d'incubateurs. Aujourd'hui les choses commencent à changer: nous avons de très bons incubateurs comme B@labs et intleQ, en plus des universités tunisiennnes qui boostent l'écosystème par des compétitions qui promeuvent les startuppers.

Cet écosystème que les startups sont en train de créer va avoir avoir un impact positif et durable sur l'économie tunisienne. Mais avant cela, nous devons apporter des changements au niveau de l'administration numérique pour que les startups puissent bénéficier du Startup Act.

Concernant les universités, pour celles appartenant au secteur public, cela dépend du domaine d'étude, par contre toutes les universités privées encouragent l'écosystème des startups.

Hanen Boujomaa, ingénieur en freelance, développement Web 35 ans:

"L'économie mondiale repose sur l'internet et l'économie numérique, en revanche la législation Tunisienne est bien loin par rapport à ces standards.

Le marché Tunisien est étroit et le pouvoir d'achat est en baisse avec l'absence de culture numérique, qui ne fait que bloquer les jeunes entrepreneurs. La Suisse qui représente le 1/3 de la population Tunisienne a une économie numérique et si on prend encore l'exemple d'Emmanuel Macron, en France, son programme électoral reposait sur le projet d'une France numérique ce qui justifie le rôle important de cette approche pour une meilleure croissance économique.

L'absence d'une économie numérique est une vraie catastrophe car en l'absence d'outils comme par exemple Paypal, le paiement en ligne reste marginal. Les outils dont j'ai besoin pour créer une innovation que je compte exporter, comment je peux les payer? Et quand bien même j'y parviendrai sans ces outils, je ne pourrais pas concurrencer les grandes entreprises qui ont déjà le monopole.

La non transparence, la concurrence déloyale, le marché noir, le réseautage et les conditions de concurrence non équitable, la corruption administrative, financière, des lois abusives et les failles dans la loi de recouvrement, le manque d'information auprès des banques d'investissement à défaut de communication sont autant de signes qui montrent que les jeunes entrepreneurs ne bénéficient pas de l'encadrement nécessaire. Les missions de prise en charge et les programme télévisés destinés à la création sont fade et n'attirent pas les jeunes entrepreneurs... Ce sont autant d'obstacles devant les nouvelles startups et les jeunes qui comptent lancer les leurs.

Passons à l'éducation. Le modèle universitaire tunisien n'est pas innovant. Il n'y a pas de stratégie à long terme et les cours doivent s'adapter à une stratégie d'État archaïque. Les profs contractuels n'ont pas passé de formation pédagogique pour pouvoir transmettre correctement l'information et leurs parcours se limite à la théorie, ce qui est loin de la pratique dans certain domaine jugés primordiaux et cela génère des cours non animés, avec des explications sommaires et le non passage du théorique à la pratique".

Si l'entrepreneuriat ne décolle pas en Tunisie, c'est d'abord une question de mentalité et de culture, de volonté et du fardeau fiscal sans compter le manque d'une éducation qui encourage l'innovation et la créativité et qui répond réellement aux nouvelles orientations et attente de la jeunesse.

Les entrepreneurs cherchent un terrain et des situations plus favorables qui leurs laissent une grande marge de manœuvre qui permet d'avoir de l'initiative et de la créativité et qui ne les limitent pas leurs potentiels.

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