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21/12/2017 12h:27 CET | Actualisé 21/12/2017 12h:27 CET

Le mythe de la "tamazighisation" linguistique: Des pratiques dénominatives aux fractures linguistiques et identitaires (Partie II)

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- "Tamazight di lakul", et maintenant ? Et après ?

L'attitude à la fois unificatrice et purificatrice témoigne d'un sentiment de "loyauté envers la langue (...) le vouloir être Un est présenté presque comme un monothéisme"(Dourari 2003 : 147). En effet, "tamazight"est présenté comme une langue ploynomique. La notion de polynomie désigne : "la situation dans laquelle se trouve une langue dont l'unité est abstraite et résulte d'un mouvement dialectique et non de la simple ossification d'une norme unique. Cette langue, n'existe que sur des modalités différentes, non hiérarchisées entre elles, mais senties comme formes d'une même langue"(Dubois et al. 1994 : 369).

Ce n'est pas le cas des variantes des langues berbères qui sont tantôt hiérarchisées entre elles et tantôt par rapport au "tamazight scolaire ». Cet état de fait ne manque pas de déboucher sur les prémisses d'"une nouvelle situation diglossique"(Lanseur 2016 : 174). L'emploi "massif"et "abusif"de la néologie (Sabri & Ibri) creuse l'écart entre les langues de la socialisation première et celle de l'école dont le caractère étranger s'accentue pour en faire "une langue à consonance berbère"(Dourari 2014). Nous rappellerons à cet égard que le caractère étranger s'étend à ce qui n'est pas familier quand bien même il est fabriqué à partir d'éléments locaux ou endogènes.

Ce caractère exogène concerne également la littérature enseignée où les néologismes d'après les déclarations des concepteurs des manuels scolaires, comblent un vide mais qui, en réalité, remplacent souvent des termes empruntés à l'arabe (Tigziri 2000) (Sabri & Ibri 2014). Un des concepteurs a d'ailleurs déclaré lors d'une enquête que : "'L'emprunt est dévalorisant pour les locuteurs» ; "la relation entre l'arabe et le berbère est en conflit' ». (Idem). En réalité, les langues berbères sont considérées par les gardiens de la norme comme étant des langues ayant été corrompues par leur long contact avec l'arabe d'où la nécessité de procéder au remplacement des mots d'origine arabe par des termes berbères ou à consonance berbère.

Cependant les différentes langues berbères résultent, à l'instar de toutes les langues évoluant en contexte plurilingue, du contact avec d'autres langues. Les variations qui résultent de ces évolutions sont intégrées depuis des siècles au point où les berbérophones ne les identifient pas comme étant des emprunts.

Dans le domaine de la didactique de "tamazight », la centration sur l'uniformisation linguistique est la même. A long terme, l'objectif assigné à l'enseignement du berbère est de déboucher sur une langue commune. L'enseignement de "tamazight": "devrait refléter la synthèse d'un certain nombre de diverses variantes"(1) dont l'objectif est d'assurer "l'intercompréhension entre les locuteurs amazighophones"(Idem). C'est ce type d'objectif, pour ne citer que celui-là, qui crée le décalage entre les milieux social et scolaire.

Les arguments utilitaires gagnent à être sérieusement pensés en adéquation avec les besoins communicatifs effectifs des apprenants. Dans un article de presse sur la perte de l'enseignement de tamazight, Dourari Abderrezak note à propos de la langue "tamazight"qu'elle : «devrait être enseignée comme langue maternelle pour les Berbérophones dans un souci de "réhabilitation"et de "prestige identitaire"et comme langue du patrimoine et utile pour les arabophones algériens ou pour les autres demandeurs"(Dourari 2010).

L'enseignement destiné aux amazighophones et aux non amazighophones suppose, d'après les concepteurs du manuel de 2e année moyenne, des approches pédagogiques de langue maternelle et de langue seconde.

La dissonance pédagogique consiste ici en le fait que les objectifs d'apprentissage s'apparentent à ceux d'une langue étrangère : "exécuter une consigne », "saisir une information », etc. Il semble aujourd'hui nécessaire de sortir d'abord du discours du mythe afin d'envisager avec lucidité la réalité linguistique du pays dont la complexité invite à mieux cerner les enjeux liés à la survie des langues berbères et au-delà, sur le plan géopolitique, à la préservation et à la promotion de la diversité linguistique et culturelle en Algérie.

Malika Sabri précise dans ce sens que "si on opte pour l'enseignement des différentes variétés linguistiques de tamazight, c'est pour assurer leur fonctionnalité dans un autre contexte qui est l'école et ensuite pour permettre leur sauvegarde"(Sabri 2014). En évoquant le cas de la langue kabyle, Chérif Sini écrit que "la mise en place d'une véritable politique de récupération de cette langue est une urgence, un droit et un devoir de dignité et de respect de la diversité culturelle de l'humanité"(Sini 2016 : 50).

Le même travail gagne à être accompli sur les autres langues pratiquées en Algérie y compris l'arabe algérien. La dernière polémique autour de tamazight a été provoquée par le rejet des députés de l'Assemblé Populaire Nationale d'une proposition d'un article dans le projet de loi de finances 2018 pour mettre en place des ressources à l'effet de financer le caractère obligatoire et généralisé de l'enseignement de "tamazight"à tous les établissements scolaires publics et privés.

Cette décision a suscité de vives réactions à travers les réseaux sociaux et des marches de lycéens et d'étudiants à travers quelques wilayas. Une réaction qui s'inscrit dans la même logique d'imposition d'une langue "étrangère"à l'univers familier et social de l'apprenant.

- Quel statut pour les langues berbères ? quel avenir ?

Aujourd'hui que le fait berbère est reconnu et assumé par l'Etat algérien, il serait urgent de réfléchir à la prise en charge des langues réellement pratiquées. Pour assurer leur viabilité et maintenir leurs usages, il ne serait pas paradoxal de les doter de statuts de langues régionales en maintenant un statut de langue nationale et officielle pour "tamazight"(puisque l'appellation fait consensus). Les familles arabophones installées dans les régions berbérophones pourraient également bénéficier de cet enseignement pour mieux s'intégrer et communiquer plus aisément en milieu berbérophone, même si l'arabe algérien est également utilisé (Sini 2016).

La modalité la mieux indiquée, d'après les spécialistes en sciences du langage, est de les introduire, en tant que langues maternelles, dans les premières années et tout au long de la scolarité de l'élève berbérophone. L'enseignement porterait sur les langues berbères en tant que langues enseignées, ceci devrait permettre de revisiter les productions littéraires produites dans ces langues, de promouvoir les productions théâtrale, cinématographique et artistique de manière générale. Récupérer et revisiter le patrimoine immatériel produit dans ces langues en conditionne l'avenir.

Le retard épistémique qu'enregistre la pensée scientifique dans les sociétés dites arabes et maghrébines (Dourari 2016) nous oblige à revoir d'une manière lucide les ambitions actuelles pour nos langues. L'urgence est-elle de faire rapidement de "tamazight"une langue de science et de progrès alors que l'évolution d'une langue est un processus indissociable sinon tributaire de l'évolution du pays où cette même langue est pratiquée ?

Cependant, ceci ne devrait pas empêcher d'encourager les productions culturelles et scientifiques dans les différentes langues berbères et de rester ouvert aux langues étrangères, notamment au français et à l'anglais. Il importe également de permettre la diversité concernant le choix de la graphie et des supports didactiques au lieu d'œuvrer à l'unicité. Ceci permet de tenir compte des spécificités culturelles de chaque région et de respecter les traditions scripturaires et graphiques qui y sont en usage depuis parfois plusieurs siècles. Afin d'éviter le repli sur soi, il serait intéressant de permettre des échanges culturels entre berbérophones issus de différentes régions.

Tenir compte de la demande exprimée en région arabophone inciterait davantage à proposer un enseignement des langues berbères effectives. Il suffit d'aller sur youtube pour voir que de nombreux arabophones demandent à ce qu'on leur traduise les paroles d'une chanson en kabyle ou en chaoui. Certains souhaiteraient tout simplement communiquer en langues berbères. Leur imposer une langue scolaire étrangère aux expressions culturelles et dynamiques en cours ne répondra pas à leur demande. L'argument affectif ne tient pas longtemps devant un argument utilitaire.

Aujourd'hui, d'après les enquêtes de terrain menées par Sini Chérif (2016), il ressort que les parents d'élèves accordent davantage la priorité à l'apprentissage du français, de l'anglais voire même de l'arabe à celui de "tamazight ». Reproduire les tâtonnements d'une expérience qui a montré ses limites dans les régions berbérophones va à l'encontre du bon sens le plus élémentaire. La nécessité d'une réflexion lucide, responsable et débarrassée des préjugés idéologiques, incombe en premier lieu et en dernière instance à la communauté scientifique.

- Réorienter scientifiquement le débat sur les langues berbères

A l'heure des globalisations galopantes et, à terme, sclérosantes, le défi pour les langues de faible diffusion est de les institutionnaliser dans l'état actuel de leur évolution tout en enclenchant un processus de standardisation réaliste et réfléchi à partir de ce qui existe. Une reconsidération scientifique de la réalité linguistique devrait, dans un premier temps, affranchir les discours sur la langue- ils sont militant, didactique, pédagogique et même scientifique- des discours homogénéisant sur l'identité qui relève des "trames narratives des récits historiques"et qui "se construisent sur les mêmes schèmes que celles de l'histoire arabo-musulmane"(Dirèche).

Karima Dirèche soutient que l' "on y retrouve les mêmes trames narratives : la sacralisation de la langue, le mythe des origines, une histoire biographique, sinon hagiographique avec des personnages historiques hors du commun, une écriture lointaine descendante de l'alphabet libyco-berbère, récupérée sous la forme de caractères tifinagh ». Aujourd'hui, la question est de se demander si la fabrication de mythes fondateurs opère aussi efficacement que par le passé dans les processus de construction identitaire ? Intégrer la contemporanéité devrait-il nécessairement passé par la réactivation d'une mythologie et de son entretien ?

L'accent gagne à être mis sur la nécessité de nommer puis à penser les langues berbères et à les considérer en dehors des "problématiques de la mémoire"(Dirèche 2008) (Telmali 2015) qui visent à reconstruire voire à réinventer la mémoire des langues berbères.

Dans la présentation de son ouvrage destiné à "la déconstruction des récits identitaires modernes"(2015), Yacine Temlali évoque la multiplicité des "récits nationalistes islamiste, berbériste et kabyliste ». Par ailleurs, il affirme qu' "en dépit de leurs antagonismes, ils sont structurellement identiques. Ils sont tous fondamentalement jacobins, obsédés par la recherche des éléments d'unité et l'escamotage des différences ». (Ibid.). Aujourd'hui, Il est urgent de travailler à éviter les fractures en mettant davantage de souplesse dans l'approche des questions linguistiques et dénominatives, en déconstruisant les stéréotypes par l'adoption de démarches compréhensives.

Une linguistique mobilisée au service de la sociolinguistique et la sociolinguistique urbaine permettrait de mieux comprendre le terrain et en finir avec la linguistique (les réflexions) de bureau. Ces réflexions ne sont que rarement exemptes de considérations politiques d'où la nécessité de soustraire le débat au contexte idéologique, du moins dans les travaux scientifiques.

- Le cas de l'hébreu et du corse

J'esquisserai ici brièvement deux situations sociolinguistiques, celle de l'hébreu en Israël et celle du corse. Le cas de l'hébreu est présenté dans certains discours berbéristes circulants et dans des discours scientifiques comme un argument par l'exemple d'une résurrection d'une langue morte: "Abdelaziz Berkaï nous présente une "leçon de patriotisme linguistique », la "success story"d'une revitalisation que l'on pourrait même qualifier de résurrection puisque l'hébreu, à la fin du XIXe siècle, n'était une langue vivante qu'à l'écrit"(Brousseau 2017: 20), sauf que, d'après Louis-Jean Calvet, l'hébreu était "... une langue véhiculaire utilisée pour communiquer avec les membres de diverses communautés linguistiques, une langue qu'en outre ces communautés parlaient avec des prononciations différentes. Une langue parlée, donc, mais une langue seconde. (...)"(2016 :77).

L'hébreu n'était pas une langue morte qui avait été ressuscitée à l'initiative de Ben Yéhouda mais une langue liturgique et véhiculaire qui aurait perdu sa fonctionnalité en société et qui a été revitalisée. (Haddad : 1998). Aujourd'hui, en Israël, beaucoup de langues sont enseignées à l'école, y compris l'arabe, même si l'on tend à privilégier l'enseignement en hébreu et en anglais.

En Corse, la valorisation du plurilinguisme dans le système éducatif corse a été motivée par des facteurs liés à l'immigration maghrébine et à la montée de la xénophobie déjà répandue sur l'île à l'endroit des Français. Deux figures de proue sont à l'origine d'une vision prônant la tolérance sociolinguistique et la promotion du plurilinguisme. Il s'agit de Jean-Baptiste Marcellesi et Jacques Thiers : "Il faut faire pénétrer dans les masses une sociolinguistique pratique pour développer la tolérance réciproque entre les diverses formes linguistiques sans condamner le corse d'autrui"(Jean-Baptiste Marcellesi). Les travaux de Alain Di Meglio montrent que "Les effets de l'idéologie diglossique (Thiers 1989) tendent à être dépassés pour une approche plus ouverte de la LCC [Langue et Culture Corse]"(2005).

L'expérience corse a montré que l'école pouvait s'avérer un instrument efficient face à la monté de l'extrémisme et du rejet de l'autre : "Nous avons vu que le danger d'une exaltation identitaire négative, exclusive existe. Le corse à l'école, langue citoyenne à partager, s'inscrit comme un instrument/patrimoine ouvert, offert, point de départ d'une démarche plurilingue, dans une approche interculturelle"(Ibid). Le rejet du corse par certaines populations issues de l'immigration, notamment marocaine, a été la conséquence du rejet dont ces mêmes populations ont fait l'objet sur l'île par des militants extrémistes (Giacomo-Marcellesi 2016).

- Pour conclure un début de débat à engager

Une politique linguistique consiste à prendre des décisions concernant les langues ou à ne rien entreprendre quand les enjeux ne participent pas d'une dynamique de changement effectif en société. Cela semble le cas des langues berbères réellement pratiquées qui, tant qu'elles ne sont pas enseignées avec et dans les productions culturelles qui réconcilient le citoyen avec son environnement culturel réel et non avec son passé fantasmé à l'extrême, ne semble pas, en l'état, gêner la reconnaissance et la promotion de "tamazight scolaire ».

Cette dernière demeure une illusion qui viserait à satisfaire une idéologie en déconnexion par rapport à un éventuel projet de société à même de remédier aux malaises linguistiques et identitaires des Algériens. Se réconcilier avec son algérianité incluant tous les éléments qui ont façonné les identités en Algérie depuis des millénaires permet de parer au risque des exclusivismes. Ces fanatismes sont charriés par les éléments définitoires, figés et réducteurs, que sont l'arabité, l'islamité et l'amazighité.

Ces catégories reflètent davantage une addition hiérarchisée d'éléments essentialisés qu'elles n'expriment une pluralité ouverte et dynamique d'éléments en interaction positive et constructive. Il me semble qu'une éducation multilingue basée sur l'enseignement de la langue maternelle et ouverte aux langues étrangères s'impose aujourd'hui en Algérie.

Ce sont des enjeux de survie qui exigent la prise en charge de la diversité historique de l'espace maghrébin et africain. A l'heure actuelle, l'école constitue un vecteur incontournable pour la transmission et la valorisation, d'une manière systématique et scientifique, des langues maternelles et des cultures qu'elles véhiculent, les structures traditionnelles n'assurant plus ce rôle. Tracer, préciser et atteindre ces objectifs est une entreprise qui nécessite de dresser un constat critique et responsable de la complexité des questions linguistiques et identitaires en contexte algérien.

(1): Programme de la 4e année primaire, juillet 2004, publié par le Ministère de l'Education Nationale.

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