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25/06/2013 12h:17 CET | Actualisé 25/08/2013 06h:12 CET

La crise de confiance de la société tunisienne

Ça prendra de longues années, mais le tunisien finira par reprendre confiance en ses leaders et en les institutions de son État. Il ne se méfiera plus de son prochain, et réinvestira et entreprendra chez lui dans l'économie de son pays. Il le faut.

Loin du pays, un certain 14 janvier 2011, je me rappelle ce sentiment d'euphorie et d'optimisme qui avait enveloppé le peuple tunisien. D'un coup de l'histoire, les tunisiens sont redevenus famille, un peuple avec une cause commune et rassembleuse. Ce sentiment d'unité et d'union est sûrement pareil à celui qu'ont ressenti nos grands-parents un certain 20 mars 1956. Libres, unis, ensemble capables de tout : l'impossible n'était plus. Le tunisien souriait alors à son prochain, protégeait son quartier, partageait son pain, et criait d'une seule voix un « dégage » qui devint le symbole de la révolution d'un grand peuple, fier et libre. Je n'oublierai jamais ces moments et ces jours lorsque nous nous sommes réconciliés avec nous-mêmes en tant que tunisiens. Des instants que je raconterai à mes petits-enfants la larme aux joues et un petit serrement au cœur.

Je leurs raconterai aussi combien l'humain est ingrat, et comment nous avons la mémoire courte. Je leurs dirai qu'on a failli tout gâcher, par orgueil ou par bêtise, ou les deux.

Aujourd'hui l'euphorie et l'unité d'un peuple s'est transformée en une profonde crise de confiance qui touche indifféremment toutes les strates de la société, de l'économie et du politique. L'unité des premiers instants s'est transformée en une quasi-haine et une méfiance quotidiennes. Le tunisien n'a plus confiance en son prochain, son voisin, son collègue, son frère ou même sa propre mère.

Les tendances qui se dégagent des différents sondages d'opinion constituent des indicateurs symptomatiques de la crise de confiance que vit la société tunisienne depuis les dernières élections. La satisfaction des tunisiens en leur classe politique, toutes tendances confondues, au pouvoir comme à l'opposition, ne dépasse guère les 30% et continue de s'éroder de mois en mois (cf. Baromètre 3C Études, Mai 2013). L'argument que j'entends de plus en plus de la part de mes compatriotes quant à leur jugement des politiciens, est qu'ils sont tous pareils, tous menteurs, corrompus, prétentieux et arrivistes... Deux ans et demi après, la moitié des électeurs tunisiens n'ont aucune idée pour qui ils voteront aux prochaines élections, et si ça se trouve, ils ne voteront pas. Le cynisme politique dont souffrent toutes les vieilles démocraties après des siècles de pratiques démocratiques, ce cynisme collectif s'est installé chez nous en quelques mois.

Et puis, cette crise de confiance se perçoit aussi envers les institutions : le tunisien n'a pas confiance en sa justice, son gouvernement, son président, ses forces de l'ordre, son administration, son syndicat, etc. Même l'armée voit s'éroder son degré d'appréciation dans l'opinion.

Ainsi, le « tous pour un » des premiers instants s'est transformé en « chacun pour soi ». Nous contre les autres et moi par opposition à l'autre. La peur et la méfiance systématique de l'autre sont désormais le moteur de la dynamique sociale et politique. Il faudra de longues années pour restaurer un semblant de confiance au sein d'une société jamais autant divisée et partagée. Les politiciens qui sont les premiers responsables de cet état de fait se doivent d'assumer leur responsabilité historique en adoptant une stratégie de rassemblement au lieu de celle de division. Les égos doivent laisser place au compromis, et la jeune génération (les 30-40 ans) plus proche de l'idéal de la révolution tunisienne, doit s'imposer sur la scène publique et prendre sa place. Le renouvellement de la classe politique aidera à réduire le cynisme ambiant. Il faut aussi beaucoup de courage à cette nouvelle classe pour réformer profondément les institutions de l'État. Réformer réellement tout en étant implacable dans l'application de la loi. Montrer aux tunisiens, par des actions, que l'État ne tolèrera plus vol et corruption, en frappant fort et clairement là où il faut quand il le faut.

Ça prendra de longues années, mais le tunisien finira par reprendre confiance en ses leaders et en les institutions de son État. Il ne se méfiera plus de son prochain, et réinvestira et entreprendra chez lui dans l'économie de son pays. Il le faut.