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11/04/2016 07h:14 CET | Actualisé 12/04/2017 06h:12 CET

Panama Papers made in Tunisia: Beaucoup de bruit pour rien ?

Bobby Yip / Reuters

Une semaine après leur première "grande" révélation, les reporters d'Inkyfada nous sortent leur deuxième scoop, de "la plus grande investigation journalistique internationale, du monde, de tous les temps".

On nous offre en pâture, Samir Abdelli, avocat d'affaires tunisien résident à Dubaï, ancien candidat à la présidence de la république. Un personnage louche et véreux, à l'instar de beaucoup d' "hommes politiques" qui se sont révélés avec la Révolution. Il est vraisemblablement le fameux candidat à la présidentielle qui a reçu un million de dollars de l'étranger, information rapportée par la Cour des Comptes mais qui n'a pas titillé la curiosité de la petite élite des journalistes d'investigation tunisiens. Pas plus qu'elle n'a gêné les autorités judiciaires tunisiennes, trop occupées à traquer les jeunes fumeurs de haschisch.

Mais cette fois, nous ne sommes pas obligés de croire les journalistes d'Inkyfada sur paroles comme lorsqu'ils ont affirmé, sans un quelconque document à l'appui, que Mohsen Marzouk s'était informé auprès d'un cabinet d'avocats du Panama, sur les procédures d'ouverture d'une société off-shore dans les Iles Vierges Britanniques. Cette simple recherche d'informations étant, selon Inkyfada, la preuve de sa culpabilité et de ses mauvaises intentions. Souvenez vous du titre de l'article : "Panama Papers: Mohsen Marzouk, en route pour le off-shore".

Dans le cas de Samir Abdelli, les journalistes sont en possession de copies de mails, de copies d'actions dans trois sociétés off-shore domiciliées au Panama et aux Bahamas et des correspondances pour transférer des domiciliations.

Bref, des faits qui au vu du statut de non-résident de Samir Abdelli ne concernent pas la Tunisie et le mettent donc hors-de-portée de notre justice.

Dans cet article d'investigation, il n'est fait état ni d'évasion fiscale, ni de détournement de fonds, ni de blanchiment d'argent. Le seul chiffre présenté étant 10.000 $, le capital de l'une des sociétés créée en mars 2006.

En conséquence, aucun crime commis au regard de la loi tunisienne. L'article est simplement teinté de voyeurisme et de jugements de valeurs.

Le timing, tout à fait fortuit, est très cocasse. Un jour après que notre Assemblée des Représentants du Peuple, dans un baroud d'honneur et un élan majoritaire plein de courage et de "rjoulia" ("virilité"), ait voté la mise en place d'une commission d'enquête, dont l'objectif sera de "sanctionner tout tunisien incriminé dans ce scandale international". Oui, une commission d'enquête qui sanctionnera à la place de la justice et un vote pour des "faits" non encore présentés. Un peu comme on s'engage à être présent au mariage d'un copain l'été prochain, parce qu'on a appris par sa cousine, qu'il s'était fiancé. Un vote par une assemblée, qui en un an d'activité n'a pas passé beaucoup de loi.

Le ministre des domaines de l'État, Hatem Euchi a même assuré: "S'il le faut, nous enverrons des enquêteurs au Panama". On se demande d'ailleurs pourquoi, car à moins que des terres agricoles de Mateur n'aient été délocalisées près du Canal de Panama, ce type de déclaration intempestive et ridicule, n'est-il pas du ressort du ministre des Finances?

La date de sortie de ce nouvel article coïncide aussi avec le quatrième anniversaire des violences du gouvernement de la Troïka, avec le soutien de milices parallèles et violentes, contre des manifestants pacifiques et la mise en place d'une commission d'enquête qui n'a toujours pas rendue ses conclusions.

Tout cela pour dire, qu'au delà de l'excitation du moment qui nous occupe tous, il y a de fortes chances pour que le volet tunisien des Panama Papers, ne soit à l'aune d'une grande majorité des dirigeants politiques de la Tunisie, depuis Ben Ali et jusqu'à aujourd'hui, y compris ceux de la Troïka: mesquins, affairistes, sans envergures et probablement éphémères. Bref, beaucoup de bruit pour rien, au regard des immenses problèmes politiques, économiques et sociaux qui minent le pays.

Vous noterez que je n'aborde pas les théories du complot liées à George Soros et à Freedom House, ni la cabale contre Poutine, ni l'absence étrange de ressortissants américains dans ces révélations.

Quand à la définition de journalisme d'investigation qui fait la différence, il me semble qu'il devrait aller plus loin que de recevoir sur un plateau des documents remis par des tiers, et que l'on partage sans faire l'effort de mener une enquête dans son propre pays. L'investigation journalistique ne consiste pas à donner son avis personnel au gré de ses sympathies ou antipathies, qui pourraient être interprété comme des sermons moralisateurs. Ceci est d'autant plus regrettable que depuis sa création, Inkydada a fait un excellent travail d'investigation, comme mettre à nue les circuits de la contrebande ou l'enfer des prisons tunisiennes. Un journalisme local qui a tranché avec les ronronnements et les réflexes d'une presse tunisienne, souvent suiviste et en manque d'inspiration.

Erreurs de jeunesse, fougue, manque de discernement passager? Toujours est-il qu'en ayant fait le choix de jeter son dévolu sur des personnalités politiques et non pas sur des faits graves ou des crimes avérés, Inkyfada a mis en péril sa réputation de média objectif et a sérieusement hypothéqué l'impact de futures révélations.

Bref, le "scandale Panama Papers, made in Tunisia" n'est pas Watergate, nous n'avons pas encore trouvé nos Woodward et Bernstein* tunisiens et il n'y a pas vraiment de Gorge Profonde**. Ce n'est pas demain la veille, non plus, que les mafieux, les magouilleurs et les criminels en tous genres, vont se retrouver en prison.

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*Bob Woodward et Carl Bernstein sont les deux reporters du Washington Post qui ont mis à jour le scandale du Watergate et qui s'est soldé par la démission du président des Etats-Unis, Richard Nixon.

**Gorge Profonde « Deep throat » est le surnom de l'indicateur du FBI qui était à l'origine des fuites qui ont révélées l'affaire du Watergate.

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