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04/01/2016 05h:05 CET | Actualisé 03/01/2017 06h:12 CET

L'administration tunisienne: Cirque ou Safari?

Pour comprendre Kafka sans le lire, il suffit, avec beaucoup de bonne volonté et d'entrain, de créer quelque chose de positif en Tunisie et ensuite, essayer de le faire valider par l'administration.

Dans mon cas et avec quelques amis très compétents, nous avons décidé de lancer une association à caractère culturel, qui lèverait des fonds privées pour soutenir le cinéma en Tunisie.

Notre but : Soutenir les jeunes talents et les aider à monter leurs projets cinématographiques, leur trouver des compléments de financements et aider leurs films à voyager.

Mais aussi promouvoir la Tunisie comme destination de tournage et surtout travailler sur la promotion de la cinéphilie dans les lycées et collèges en remettant au goût du jour les ciné-clubs et en soutenant les festivals de films dans les régions.

Notre motivation étant encouragée par la nouvelle loi sur le mécénat culturel et la loi sur les associations qui mettait fin aux tracasseries administratives. Mais c'était sans compter sur les lenteurs et les excès de zèle de notre chère bureaucratie.

Je dépose le dossier mi-Août (huissier et lettre recommandée) et je pars en voyage pour un peu plus d'un mois en me disant qu'à mon retour, tout sera en règle et que nous pourrons commencer notre activité, avec deux rendez-vous majeurs, les JCC en Novembre et une salon international du tournage à Londres, en Décembre.

À mon retour donc, je prends la direction de la sous-direction des associations qui dépend de la présidence du gouvernement et là dans un scénario où se mélangent Hitchcock, Jacques Tati et Ismaïl Yasin, le périple commence.

D'abord, on m'apprend que l'objet du statut tel que nous l'avons défini n'est pas valable.

Figurez vous que nous avons écrit "soutien à la production cinématographique de qualité" et d'après le chef de service en charge du dossier, on ne peut pas utiliser le terme SOUTIEN, car il est exclusivement du ressort de l'État.

Oui, pour ce monsieur, le soutien (dans sa tête il doit penser financement, et même ça...) à un projet audio-visuel est de la prérogative exclusive du gouvernement.

J'ai bien essayé de lui expliquer que même pour le financement, l'aide de l'État ne peut pas dépasser par la loi, 30% du budget total.

Le pire c'est que dans sa réponse écrite, il explique cette pseudo-prérogative par son attachement à "l'État de droit et des institutions" ; "Dawlet el kanoun wel mouassasset" sont les termes exacts dans le papier officiel que l'on m'a remis en main propre mais qui n'est jamais arrivé par la poste.

Mais ce n'est pas tout.

30 jours après de dépôt du dossier étant passés sans réponse, j'ai suivi la loi qui nous permet de faire une publication automatique au Journal Officiel puisque nous existions par défaut.

Mais l'Imprimerie Officielle a refusé de prendre notre publication. Motif: Des instructions ont été données pour ne plus accepter d'associations sans visa préalable. Je demande donc, si le visa de Ben Ali pour les associations a été rétabli. On me répond que officiellement non, mais qu'il fallait en avoir un.

Je retourne donc à la présidence du gouvernement pour voir comment faire bouger les choses.

Et là on me dit que de toutes les façons, ils ne peuvent rien faire car ils ont demandé une consultation au ministère de la Culture et qu'ils sont obligés d'attendre leur réponse.

Je me dis chouette, je connais tout le monde à la direction du cinéma et je suis à tu et à toi avec le directeur du nouveau Centre du Cinéma et de l'Image, avec qui nous discutons d'un plan stratégique commun pour l'année 2016.

Je m'y rends quinze jours après la date de l'envoi du courrier de la présidence du gouvernement au ministère de la Culture, c'est-à-dire le 2 Novembre 2015, histoire de laisser du temps à ce même courrier de faire les cinquante mètres qui séparent les deux ministères.

Mais la direction du cinéma n'a rien reçu. Comme ils me connaissent personnellement, que nous travaillons ensemble depuis des années et surtout parce que je suis sympa, une petite enquête interne, officieuse et discrète a été diligentée.

Résultat au bout d'une autre semaine: Oui, une requête à propos de mon dossier a bien été reçue au bureau d'ordre central et elle a été envoyée à la direction... juridique.

La note a fait un va-et-vient entre le service juridique qui se trouve au deuxième étage et la direction du cinéma qui est, elle, au premier étage mais dans le bâtiment d'à côté. Elle a finalement quitté le ministère de la Culture pour les cinquante mètres retour, le 10 Décembre 2015, donc cinq semaines plus tard.

Seulement voilà, l'avis favorable de la culture a disparu au niveau du dispatching du bureau d'ordre de la présidence du gouvernement et c'est grâce à la bonne volonté de deux employés débordés du service des associations que l'on a retrouvé une photocopie de ce document officiel le... 25 Décembre 2015.

Résultat des courses et par frustration et désespoir, je me suis rabattu sur les bonnes vieilles méthodes de l'ancien régime. Je vous rassure, je n'ai rien payé mais j'ai fait appel à des connaissances haut placées dans l'administration et je leur ai fait perdre de leur précieux temps dans leur lutte contre le chômage des jeunes diplômés et contre le terrorisme des représentants locaux de Daesh, en leur demandant de régler mon problème.

J'ai eu la promesse que ce sera fait sous 48h. Cette promesse date de la mi-décembre.

Nous sommes aujourd'hui le 4 Janvier 2016, et aux dernières nouvelles, le visa de l'association est fin prêt sur le bureau d'un directeur qui doit le signer mais que l'on ne peut malheureusement pas brusquer.

La vérité, c'est que les années troïka ont été des années d'un tel laxisme (qui continue d'ailleurs) que l'actuel gouvernement est débordé par la gestion et la surveillance de près de 18 000 associations qui ont vu le jour en fin 2011, 2012 et 2013. Des associations, dont une belle proportion à caractère religieux a reçu et fait transiter de l'argent, même des armes et blanchi le terrorisme.

Pour comprendre la permissivité et même l'encouragement avec lesquels cela a été fait, il suffit de savoir que la sous-direction en charge des associations, et dépendant de la présidence du gouvernement, est physiquement située, depuis un peu plus de deux ans, au siège du ministère des Affaires Religieuses.

Surement une coïncidence ou un simple choix innocent, que j'ai sorti de son contexte.

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