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04/03/2018 11h:13 CET | Actualisé 04/03/2018 11h:21 CET

Jacques Muyal, le grand jazzman de Tanger

Dany Ginoux

Il était présent sur le char de Tito Puente lors de la parade de la fête nationale de Puerto Rico en 1969, lorsque le maire de la ville, John Lindsay, donna au Mambo King une clé de la ville. Il était proche d'Oscar Peterson et de Max Roach, et il porta le cercueil de Dizzy Gillespie lors de ses funérailles. Il faisait partie de l'équipe d'ingénieurs qui a conçu l'enregistreur Kudelski Nagra IV, utilisé dans des productions cinématographiques, qui a remporté trois Oscars techniques. Il a conçu le design de la ligne "jazz" des montres de luxe Oris honorant les goûts d'Oscar Peterson, Thelonious Monk et Dexter Gordon. Mais surtout, il a produit une flopée de disques de jazz mémorables. Il s'agit de Jacques Muyal, producteur et aficionado d'origine marocaine; l'une des figures les plus énigmatiques et les plus influentes du monde du jazz. L'animateur au sourire facile, âgé aujourd'hui de 77 ans, ne fait toutefois la Une que depuis récemment, et ce pour diverses raisons: la sortie de son dernier disque "The 4 American Jazzmen in Tangier", basé sur des enregistrements qu'il a fait au Maroc en 1959; la sortie prochaine d'un documentaire produit en Suisse, "Jazz: The Only Way of Life" dont il est le sujet; et enfin, le centenaire de Dizzy Gillespie qui eut lieu au Kennedy Center en octobre dernier à Washington, lors duquel Muyal a projeté un film de 90 minutes sur le défunt trompettiste, réalisé à partir de séquences personnelles inédites.

La carrière singulière de Muyal, née au sein des initiatives jazz françaises et américaines émergentes en Afrique du Nord et nourrie par les mouvements jazz latins et panafricains, reflète, à certains égards, l'histoire de Tanger - ville qui l'a vu grandir - et sa trajectoire passant de zone internationale hispanophone (1923-1959) à ville post-coloniale et centre névralgique de la politique culturelle du Maroc. La mythologie autour de Tanger a longtemps accordé une attention démesurée à la présence blanche européenne et américaine dans cette mecque culturelle (Paul Bowles, William Burroughs, Edith Wharton, Jean Genet). Les productions de Muyal tendent cependant à mettre en évidence un aspect différent de cette ville globale. Et pas seulement à Tanger ; tout au long de sa  carrière, Muyal aura cherché à célébrer la présence noire à Tanger, mais aussi à Paris, à La Havane et à Rio.

Muyal se souvient de cette journée début 1955, quand il découvrit le jazz. Il était alors à peine adolescent, blotti devant la radio de la famille, écoutant Voice of America, et l'émission Jazz Hour débuta, avec son thème célèbre - "Take the A Train de Duke Ellington". "Et puis", se rappelle Muyal, "La voix magnifique de Willis Conover a retenti - 'Mesdames et Messieurs, ce soir, deux jeunes pianistes, Phineas Newborn Jr. et Randy Weston ...' Conover joua le premier album de Weston 'Cole Porter in a Modern Mood.'" Le jeune homme ignorait alors que cette émission changerait le cours de sa vie et que lui et Randy Weston (qui s'installera à Tanger en 1967) deviendraient rapidement des amis et lanceraient African Rhythms, le mythique bar du jazz de Tanger, Muyal enregistrant à plusieurs reprises Weston, avec Dizzy Gillespie en particulier.

Muyal était à l'école secondaire lors des années glorieuses de la zone internationale, lorsque Tanger était une ville-boom d'après-guerre, gouvernée par un comité de huit puissances occidentales, avec un système juridique fragile, des lois fiscales et monétaires attrayantes, qui attirait des commerçants, des contrebandiers, des écrivains et artistes de toutes sortes. La ville abritait alors diverses communautés, les plus importantes étant les musulmans marocains et les Espagnols. Les amateurs de musique affluaient vers le majestueux Teatro Cervantes - construit en 1913 - pour écouter principalement de la musique arabe et espagnole. Enfant, les parents de Muyal l'emmenaient au Cervantes, comme on l'appelle localement, pour voir des artistes de renommée mondiale: il y vit notamment le bolerista cubain Antonio Machín, le crooner argentin Carlos Gardell, le chanteur mexicain Jorge Negrete qui monta sur scène sur un cheval blanc. Muyal se souvient du jeune garçon qu'il était, debout derrière le comptoir de la boutique de son père, rue Essiaghine, la rue qui traverse la médina de Tanger. Il se souvient du flot de gens qui déambulaient - les commerçants indiens, les femmes berbères en chapeaux de paille, les vendeurs de loterie espagnols, les Chinois à queue de cheval vendant des lacets de couleurs vives. Ce garçon, obsédé par le son, écoutait alors le bavardage en différentes langues et les chants émanant des loges Soufi. "Je me souviens très bien des samedis - nous étions à l'intérieur de la synagogue en train d'écouter les piyyutim (poèmes liturgiques) alors que l'appel à la prière résonnait dans une mosquée voisine ; l'hébreu et l'arabe résonnaient sur les murs de la médina".

Pendant ses années au Lycée Regnault, il accompagnait son ami Johny Abrines - pianiste, guitariste, trompettiste et vice consul US des affaires culturelles au Club Safari, le club de jazz de la zone internationale, tenu par des Danois. Il y rencontra Robert "Juice" Wilson, saxophoniste et violoniste né en Missouri, qui s'était installé à Tanger en 1936. (Muyal écrira un joli profil de Wilson pour le Jazz Magazine en 1960). Quand Wilson et d'autres musiciens montaient sur scène, Muyal se joignait parfois à eux, pinçant les cordes d'une basse empruntée. Le week-end, l'adolescent se saisissait de sa petite caméra 8mm et se promenait dans la ville en filmant des scènes de rue. Il filma notamment les répétitions au Cervantes du groupe de théâtre de Tanger nouvellement formé et se rapprocha de Bachir Skirej, l'acteur comique le plus connu du Maroc.

La passion de Muyal pour la musique et le bilinguisme ne passa pas inaperçue et, en 1955, il fut embauché par Voice of America, basée à la légation américaine depuis la Seconde Guerre mondiale dans le bâtiment de style mauresque, première propriété diplomatique acquise par les États-Unis en 1821. Muyal y a été recruté pour produire des versions espagnoles de Jazz Hour, pour être ensuite transmises sur VOA espagnol. Avec un dictionnaire en main, il passait son temps à écouter Conover, étudier les couvertures de vinyle (Capitol Records expédiait les disques directement à la légation) et rêvait de rencontrer les artistes. Sa première traduction fut celle d'une diffusion du festival de jazz de Newport en 1955.

Le jeune homme de 15 ans deviendra bientôt un important acteur de la scène musicale locale et régionale. Lorsque le Département d'État lança son programme de diplomatie du jazz en 1956, l'un des arrêts réguliers pour les "jambassadors" était Tanger. Quand le flûtiste Herbie Mann vînt jouer dans la ville en mars 1959, avec Carlos "Patato" Valdez et Jose Mangual, Muyal fut chargé de présenter leur concert au Cinéma Alhambra. Il publiera une revue de l'émission dans le Tangier Times, présentant le "Jazz Afro Cubain" aux lecteurs. Au même moment où Fidel Castro arriva au pouvoir en 1959, Antonio Machín est expulsé d'Espagne par Franco - la fille du chanteur étant soupçonnée d'affiliation communiste - et s'enfuit à Tanger où le jeune Muyal devînt son hôte.

jacques muyal juice wilson

Une image de Jacques Muyal avec "Juice Wilson" sur la page intérieure d'un magazine. Publiée avec la permission de Jacques Muyal

 

Durant la période de la zone internationale, Tanger hébergeait un certain nombre de stations de radio - Radio Tanger International, Radio Afrique, Radio Maghreb, Radio Pan-America, etc.-diffusant en arabe, anglais, français et espagnol. Préoccupés par l'influence grandissante des Soviétiques en Europe, les Etats-Unis installèrent un relais de Voice of America en 1949. Les ondes de Tanger transmettaient alors une série de messages culturels et idéologiques. (Radio Africa, par exemple, a été fondée par le tristement célèbre Jacques Trémoulet, qui dirigeait la propagande radio de Vichy pendant la guerre et qui, après avoir été condamné à mort par contumace en 1946, a fui la France vers l'Espagne franquiste où il fonda Radio Intercontinental Madrid avant de poursuivre à Tanger.) Radio Tanger et Radio Afrique avaient toutes deux des programmes de jazz dirigés par des animateurs de radio français. Depuis longtemps, les Français invitaient des artistes américains (Sydney Bechet, Louis Armstrong, Lionel Hampton, Buck Clayton et autres) à se produire au Maroc sous les auspices du Hot Club. Les Américains, cependant, avaient une vision différente de la diplomatie du jazz proposée par les Français (qui n'hésitaient souvent pas à souligner la liberté dont jouissaient les artistes afro-américains en France). Alors que les Américains s'installaient dans le Maroc d'après-guerre, ils se retrouvèrent à butter contre la présence musicale française. Aussi, le Dixie Jazz Band de Rabat et le Moon Glows Quartet de la base américaine (Nouasser) de Casablanca commencèrent à mettre en place des concerts et des conférences sur la musique classique américaine.

Radio Tanger International, qui était une émanation de Radio Luxembourg pour ce qui concernait les programmes en Français, avait été doté de personnalités françaises du monde de la radio dont André Francis, celui qui plus tard deviendra le patron Jazz de Radio France. En 1956, André Francis, responsable de la programmation et du jazz chez RTI, rentra en conflit avec le chef américain de la station. Un jour toutefois, il appela Muyal pour lui annoncer sa décision de rentrer en France et lui proposer de reprendre son émission de Jazz. Bientôt, le jeune homme de 15 ans devînt l'hôte de l'émission "Le Club de Jazz", diffusée tous les vendredis soirs à 20h30, et figurant dans les dernières pages du Jazz Magazine diffusé à l'international. Peu de temps après, le promoteur français Marcel Romano - connu pour avoir enrôlé Miles Davis pour l'enregistrement de la bande-son du film Ascenseur pour l'échafaud de Louis Malle en 1958 - débarqua à Tanger et prit le jeune programmateur sous son aile. Muyal se retrouvera ainsi à écrire les paroles en espagnol pour le titre "No Hay Problema" (interprété par Art Blakey) pour le film "Les Liaisons Dangereuses" de Romano. Et quelques temps après et dans le même contexte et circonstances celui qui allait devenir le Mentor Jazz pour toujours: Frank Ténot, le fameux créateur avec Daniel Fillipachi de "Pour ceux qui aiment le Jazz" sur Europe 1 et le patron de Jazz Magazine.

Comme la plupart des jeunes qui grandissaient alors à Tanger, Muyal essaya d'apprendre l'anglais en écoutant la radio. "J'écoutais Conover, j'étudiais les notes de couverture d'album et rêvais de rencontrer un jour les artistes présents sur les pochettes d'albums", explique Muyal. Un soir de juillet 1959, il descendit le boulevard Pasteur et aperçut quatre hommes noirs passer devant lui. "J'ai pensé - j'ai vu ce visage quelque part." Il leur courut après, et tapota l'un d'eux sur l'épaule, "N'êtes-vous pas Idrees Sulieman?" Sulieman sourit et leva les deux mains en l'air comme s'il était en état d'arrestation. Muyal avait reconnu le musicien d'une couverture d'album de Thélonious Monk ; Sulieman était l'un des premiers trompettistes à jouer avec le pianiste. Les trois autres musiciens étaient le pianiste Oscar Dennard, le bassiste Jamil Nasser et le batteur Buster Smith. Les musiciens s'étaient rendus à Tanger à la recherche de concerts et d'inspiration musicale, mais aussi pour des raisons religieuses. Avec l'effondrement du mouvement Garveyite dans les années 1930, de nombreux Afro-Américains politiquement actifs s'étaient tournés vers la Nation de l'Islam et le mouvement Baha'i. Tanger abritait une myriade de sanctuaires et de confréries soufies et, en étant situé à seulement à 30 km de la côte espagnole, il s'agissait du point le plus proche du monde musulman pour les convertis américains de passage en Europe. D'autre part, au milieu des années 1950, une petite communauté bah'ie s'était formée à Tanger sous la direction de Helen Elsie Austin, une agente des services diplomatiques américains enseignant à la nouvelle école américaine. (En fait, Gillespie finirait par se convertir au Bahaisme et reflétant les enseignements Baha'i, nomme son groupe "L'Orchestre des Nations Unies". Mais Muyal lui disait souvent en plaisantant, "vous auriez vraiment dû appeler votre groupe l'Orchestre de Tanger, parce que c'est à Tanger que les nations du monde convergent".)

"Ils étaient en quête de spiritualité islamique", dit Muyal, "Idrees Sulieman était l'un des premiers convertis à l'islam, Oscar Dennard était aussi musulman - son nom [musulman] était "Zain Mustapha." Muyal obtînt que les musiciens se produisent pendant trois mois sur la scène du Casino de Tanger, dirigé par un grand fana de jazz d'origine russe, Roger Vinograd(ov), où ils jouaient sous le nom "4 American Jazzmen". Mais avant cela, il les invita au studio de Radio Tanger, où il enregistra une session impromptue. "Nous avions un piano droit mal accordé", se souvient Muyal, "je n'avais pas d'argent pour une bande neuve, alors on a utilisé des bobines composées de chutes de bandes magnétiques diverses avec un seul micro".

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"The 4 American Jazzmen" à Tanger. Photo Pierre Bardin publié avec la permission de Jacques Muyal.

Après Tanger, les jazzmen se sont rendus à Tunis puis au Caire, où Dennard, alors âgé de 30 ans, contracta la typhoïde et décéda. Il sera enterré au cimetière de Zein Eldin dans la capitale égyptienne, et sa tombe devînt pendant de nombreuses années un lieu de visite pour les musiciens de jazz de passage en Egypte. Cet énigmatique et modeste prodige de Memphis, qui jouait régulièrement avec Lionel Hampton, était très admiré pour son style éblouissant, mais il ne laissa pas d'enregistrements derrière lui - à l'exception de la session impromptue de Radio Tanger. C'est ce fameux enregistrement que Muyal a sorti plus tôt cette année. Au début des années 1970, Muyal connaissant la valeur de la bande, envoya des copies à certains de ses amis pianistes - Cedar Walton, Ahmad Jamal , McCoy Tyner - le mot se répandit et bientôt son téléphone sonna. "Oscar était un prodige, il a été une inspiration pour Ahmed Jamal et Harold Maybern - en l'écoutant, il est difficile de croire qu'il n'ait eu que deux mains", dit Muyal, "mais je n'ai jamais pensé que ça deviendrait un disque historique". "The 4 American Jazzmen in Tangier: Idress Sulieman Quartet featuring Oscar Dennard" comprend deux disques: le premier consiste en la session RTI enregistrée en 1959, et le second est un enregistrement que Jamil Nasser a envoyé à Muyal, il y a 45 ans, du quartet Idrees Sulieman et Oscar Dennard jouant lors d'une fête dans l'appartement de Quincy Jones à Manhattan début 1959, juste avant de partir pour l'Europe. La qualité audio de la deuxième bande était médiocre, mais les nouvelles technologies a permis à Muyal d'améliorer le son. Sur l'enregistrement fait à Tanger, on perçoit l'écho d'un piano mal accordé dans un petit studio, mais le touché scintillant de Dennard et le son mélancolique de la trompette de Sulieman créent un son blues unique et intime.

Tanger occupe une place particulière dans l'imaginaire jazz américain. Il vous suffit de vous connecter à WBGO, la seule station de jazz de New York, tous les matins de la semaine pour entendre à un moment donné un vent tourbillonnant, un doux son de batterie et une voix off disant: "Imaginez-vous à Tanger... en train d'écouter 'Morning Jazz'... le sable balayant les pare-vents". Les compositions en hommage à la ville abondent - "Tangier Blues" d'Idrees Sulieman, "In Tangier" de Herbie Mann, "Tangier Bay" de Randy Weston, "Interzone Suite" d'Ornette Coleman, "Tangier Bay" de Carol Robbin, "Swing de Tangiers" du Hot Jazz Club. Au milieu des années 1950, l'éminent critique de jazz Albert Murray, alors jeune capitaine stationné à la base aérienne de Nouasser à Casablanca, donna une série de conférences (en français) sur la signification du jazz. Il souligna que la forme d'art est la création de "l'Américain noir" - "l'Américain d'Afrique - et ajouta de manière plutôt énigmatique que "le jazz en Afrique n'existe pas, à l'exception de Lionel ou Armstrong, quand ils viennent à Tanger, Casablanca ou Marrakech". On ne sait pas ce que signifie réellement Tanger pour les musiciens et amateurs de jazz - le triomphe de l'ascendance américaine? La fuite de la société occidentale? Une source africaine? Toujours est-il qu'une succession d'artistes de jazz a séjourné à Tanger, de Josephine Baker, Ted Joans à Archie Schepp et Ornette Coleman. Et il serait juste de dire que la ville n'aurait sans doute pas acquis une place aussi importante dans le monde du jazz sans le partenariat long d'un demi-siècle entre Muyal et le pianiste Randy Weston. Basés respectivement à Genève et Brooklyn, tous deux ont fait découvrir les sons du Maroc - en particulier la musique Gnawa - au public amateur de jazz. Lorsque l'Algérie organisa son festival panafricain de musique en 1969, Weston, en réponse, organisa le premier festival panafricain de jazz à Tanger en juin 1972, avec Dexter Gordon, Kenny Drew, Billy Harper, Odetta, Pucho et les Latin Soul Brothers et bien d'autres au Teatro Cervantes. Le festival de Weston deviendra une source d'inspiration pour les multiples festivals de jazz qui sont désormais organisés toute l'année au Maroc.

Après le lycée, Muyal déménagea à Paris pour y débuter l'université, mais il manqua de peu d'échouer ses études, car il travaillait également tard le soir en tant que promoteur de jazz. Il emménagea donc en Suisse, où il obtînt un diplôme en ingénierie du son de la prestigieuse École Polytechnique de Lausanne. Au milieu des années 1970, avec la montée des Fania All Stars, il devînt un lien important entre l'Europe et le monde du jazz latin, produisant des documentaires pour la télévision espagnole sur le saxophoniste Paquito d'Rivera et la scène musicale à La Havane. (Son plus récent disque de jazz latin est une perle de bossa nova piano, intitulé Kenny Barron et les Brazilian Knights (enregistré à Rio en 2012.) Muyal commence à voyager régulièrement en Amérique du Nord. Là-bas, il trouve un mentor et une âme-sœur en la personne de Norman Grantz, Impressario d'Ella Fitzgerald, et de Verve Records, qui avait cherché à utiliser le jazz pour briser la ségrégation raciale. La capacité de Muyal à se mouvoir sans effort entre les identités et les communautés fascine ses associés de jazz, ce qui lui vaut le surnom d'"Afro-Suisse. Le poète Ted Joans l'appellera "afrospanishjewishmoroccan music/hipster". Le grand pianiste Bud Powell demandait quant à lui: "Alors, Jack, vous venez de Tanger, n'est-ce pas? Cela fait de vous un Maure? Êtes-vous sûr de ne pas être un Maure?"

Muyal se rapprocha toujours plus de Dizzy Gillespie et quitta finalement son travail pour accompagner le trompettiste lors de ses tournées à travers le monde. Après les spectacles et à la demande de Dizzy, il dormait dans la suite de Gillespie. Lors de ses passages à New York, il restait dans la maison de Gillespie à Englewood, New Jersey. "Lorraine [la femme de Gillespie] ne laissait personne entrer", rit Randy Weston, "et pourtant ce 'Cat' de Tanger pouvait passer des semaines chez eux". Dans le documentaire, Muyal parle avec émotion des derniers jours de Gillespie à l'hôpital, et de la manière dont le musicien faisait signe à ses visiteurs en battant des mains comme il le faisait sur scène pour diriger les membres de son groupe. Quand Dizzy, assis dans un fauteuil, rendit son dernier souffle, Muyal le porta à son lit. Une heure plus tard, il rédigea un article dans Jazz Magazine à Paris - "The Bluest Blues" - un hommage à son ami - qui a été inclus dans le volume spécial à l'occasion des 100 ans de la publication.

Quand il ne fait pas le tour du monde et qu'il n'est pas fêté comme un homme d'État, Muyal retourne à son appartement duplex aux abords du lac Léman. À l'entrée de son bureau est accrochée une petite lampe en bronze, délicatement sculptée -une hannukiah marocaine- transmis par la famille Muyal. A l'intérieur, on aperçoit une batterie, les divers enregistreurs Nagra et balances dont il a conçu le design, une couverture d'album encadrée du premier concert "Jazz at the Philharmonic" de Norman Grantz - et beaucoup d'affaires de Dizzy (sa fameuse trompette coudée, son collier talisman, des photographies encadrées du be-bopper à Paris, une affiche du film de Dizzy "Une nuit à La Havane", etc. Sur l'étagère derrière le bureau de Muyal se trouve un volume, une traduction espagnole du classique de Marshall Stearn, The Story of Jazz (1956), qui lui a été décerné comme prix pour ses traductions de l'émission de Conover. "Le jazz m'a emmené dans le monde entier. Du Japon à l'Uruguay en repassant par le Maroc", dit Muyal en ramassant le livre, "J'ai rêvé d'une vie et je l'ai vécue. Moi je dis que c'est la baraka de Tanger".

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