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13/12/2017 06h:08 CET | Actualisé 13/12/2017 09h:32 CET

Rêve de Serpillière

À quoi peut bien rêver une serpillière? À devenir tapis volant, peut-être! Torchon de cuisine si le rêve est réaliste ou serviette de bain si le rêve est vraiment ambitieux. L'aspiration consiste toujours à s'élever, à quitter le ras du sol pour s'inscrire, dans la hiérarchie des objets usuels, à un niveau moins méprisable et paraître plus respectable. Or, la serpillière, au sens propre comme au figuré, fait partie du monde d'en bas, d'un univers d'immondices et de servitude. Elle frotte la crasse, les crottes et les chiottes. On la piétine, on la traine, on la malmène. Qu'elle soit de coton ou de laine, la serpillière est docile, servile et corvéable. Elle n'oppose aucune résistance, comme si elle se résignait à son sort malheureux de carpette.On la souille, on la mouille, on l'essore, on la tord, on l'ignore et on ne reconnaît même pas ses services. Le destin larvaire de la serpillière méritait-il à ce point d'être conté?

La voilà désormais au centre d'une galerie de peinture, fixée et bien tendue comme pourrait l'être une toile de maître ou l'égo bien gonflé d'un artiste mondain. Y aurait-il méprise ou sédition? Malentendu ou péril en la demeure? Même la serpillière ne parvient pas à croire qu'elle pourrait être méritoire de ce moment de gloire. Et si elle s'accommode de ce rôle qu'elle croit qu'on lui attribue, elle n'en est pas imbue. Obligée à se regarder bien en face, la loque malaimée, parée des oripeaux de la dignité, se fige.L'immobilité de la posture apprêtée qu'on lui inflige la dérange. L'aplat qu'on lui impose comme une pose l'indispose. Le dos au mur, elle révèle à l'observateur les aspérités de sa texture de bure qui n'a rien d'une étoffe et sa nature grossière apparaît, une fois de plus, au grand jour. Cette exhibition de la serpillière, sous toutes ses coutures, a quelque chose de violent et d'agressif. En séchant, elle n'arrive pas à oublier son passé, ni son passif, ni sa honte d'être mal née sous un signe sordide. Son statut subalterne la poursuit.

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Aïcha Filali n'adoube, ni ne réhabilite, ni ne recycle la serpillière. Au contraire, elle la désigne pour ce qu'elle est, la montre du doigt comme pour rappeler son origine. Et l'injure, à chaque déclinaison, prend la forme d'un rapiéçage rudimentaire qui s'autorise (comble de l'ironie) à ressembler à de la broderie. De la broderie sur serpillière ? Il y a du sacrilège dans l'air. Il y a contresens, contrepèterie, dérision, déraison, dissonance ou volonté de dérouter, le visiteur en dévastant ses valeurs les plus familières.

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Le sarcasme, ici, se veut objection de conscience, règlement de compte en bonne et due forme qui perturbe toutes les catégories. Mais ces serpillières, en série, de prime abord anonymes, sont aussi des étendards qui assument leur individualité. Elles portent des inscriptions. Elles parlent et disent leur histoire qui leur confère un caractère, une mémoire. Et malgré les similitudes, la répétition, malgré la banalité, la routine, chacune acquiert une âme, un nom, un mystère, une distinction qui la rend unique.

Bizarrement l'empathie opère et on prend en pitié cet échantillon estampillé qui ressemble à une communauté soumise, à une population avachie, à un peuple de l'ombre. Et dans ce catalogue de spécimens épinglés comme par un ethnologue, on reconnait la veulerie informe, la velléité infirme, la lâcheté qui s'affirme, la mesquinerie qui s'affaire, et parfois, dans la monotonie monochrome, surgit le souvenir de personnes invertébrées : cortège de couards, de pleutres, d'apathiques, de lâches, de faibles et de timorés dans des situations peu reluisantes, sinon lamentables.

Cette représentation de la serpillière n'est pas seulement une métaphore de la médiocrité souveraine, c'est une interpellation, une accusation, une imprécation, une invective. Alors, la serpillière qui sommeille dans les arcanes, ou qui se cache quelque part au fond de chacun, se sentant débusquée, déclare: "parce que je le vaux bien!" Et pour se donner un peu d'importance, essaie de sauver les apparences. L'hypocrite spectateur a beau sourire, il sait que l'indulgence n'est plus de mise. Il se défend comme il peut de la provocation.

L'urinoir de Duchamp est l'ancêtre de la serpillière d'Aïcha Filali qui se radicalise, aiguise un verbe de plus en plus acerbe proclamant la mort de l'image. Et, plus la crise s'exacerbe, plus elle renonce à tout maquillage et même aux avantages avec leurs dividendes. Proche de l'art pauvre qui revisite le détritus et déterre la hache de guerre, Filali sort ses griefs. Sa serpillière est trempée dans l'esprit subversif de l'art éphémère qui déjoue les pièges du consumérisme. L'acte artistique qui ne fait plus scandale s'enorgueillira-t-il de la mévente? Peut être qu'après l'exposition, lorsque ce contingent de serpillières sera rendu à son servage, à la normalité de l'usage quotidien et du nettoyage, peut-être, l'usure et la dégradation, donneront-elles la pleine mesure de la misère des choses et c'est alors que l'humilité pourra être artistique.

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