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31/01/2014 10h:04 CET | Actualisé 02/04/2014 06h:12 CET

Comment évacuer tant de colère accumulée?

Aux fossoyeurs qui ont contribué à la disparition des salles de projection et porté le coup de grâce aux marchés de l'exploitation et de la distribution cinématographiques (10 salles aujourd'hui pour 100 salles en 1956),

Aux gestionnaires de la culture qui tolèrent depuis des années le commerce institutionnalisé de la diffusion des films piratés sans envisager de vraies mesures de moralisation (des milliers de vidéo clubs pullulent à travers le pays),

Aux politiques qui ont fait la sourde oreille, feignant d'ignorer la question de la distribution illégale des films alors que la taxation de ce commerce mal contrôlé est en mesure de sortir le cinéma tunisien du marasme,

A tout le système qui entretient le statu quo et étouffe toute possibilité de créer une dynamique économique viable, cultivant la précarité d'un secteur mis sous perfusion et sous allégeance à l'Etat et aux financements étrangers,

A l'inconséquence des producteurs qui, occultant les vrais problèmes, prétendent s'inscrire dans la mondialisation et, affrontant le partenariat international sans assise, ne bénéficient même pas d'un cadre juridique, fiscal et bancaire pour les soutenir au niveau national,

A la censure économique qui ne dit pas son nom et qui a tué dans l'œuf le projet visionnaire de Tahar Chériaa en lui tordant le cou par une application incohérente,

A la mauvaise volonté des décideurs qui ont refusé de prendre en considération les mesures pourtant rationnelles et légitimes proposées par les cinéastes afin de secourir des maillons sinistrés du processus cinématographique, allant de l'industrie du film jusqu'à la conservation des archives,

Au fantomatique Centre National du Cinéma et de l'Image Animée censé apporter des solutions concrètes et efficaces qui tardent à venir, impuissant qu'il est à impulser une synergie dans le paysage audiovisuel local,

A toutes les institutions et organismes qui humilient les cinéastes en les obligeant à quémander des subventions alors que, dans un contexte sain, des prêts remboursables à des taux avantageux pourraient donner de la dignité à tout un secteur d'activité pourvoyeur d'emplois,

Au clientélisme érigé en usage pour domestiquer les cinéastes et encourager l'opportunisme au détriment du souci d'excellence,

Aux bureaucrates ayant terni, bafoué et piétiné la réputation des Journées Cinématographiques de Carthage, rencontres qui symbolisent les aspirations de tous les cinéastes du Sud,

Aux critiques ayant oublié que la défense d'un projet de cinéma national est une priorité et cessé de faire de cette question leur cheval de bataille,

Aux ministres de l'Education qui ont refusé d'introduire l'enseignement de l'image à l'école, alors que la culture audiovisuelle est la meilleure manière de former le public en vue d'assurer la pérennité des industries culturelles dont le cinéma fait partie,

Aux responsables des médias télévisuels qui font si peu pour la promotion du cinéma et pratiquement rien pour acquérir des droits de diffusion de films tunisiens ou participer à des coproductions, excluant ainsi toute possible complémentarité entre cinéma et télévision,

Aux clans qui perpétuent la suspicion, le sectarisme, l'exclusion et autres pratiques mafieuses de l'ancien régime,

Aux associations qui servent de tremplin aux intérêts personnels au lieu de défendre un projet d'intérêt général,

Aux semeurs de zizanie qui alimentent les dissensions, chassent toute possible émulation et cassent toute solidarité au sein d'une corporation désunie et fragmentée,

A tous les acteurs de ce monumental échec, puisque l'espoir, nourri depuis cinquante ans, de construire un cinéma tunisien synonyme de souveraineté nationale a les ailes brisées et le cœur meurtri,

A tous les tortionnaires de ce projet, coupables d'autant de préjudices et de dégâts accumulés, j'annonce, pour ma part, que le temps de la politesse est terminé, persuadé que l'objection de conscience devient l'ultime recours face à une situation où nous suffoquons chacun à sa manière dans la camisole de l'isolement. Alors? On danse?

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