LES BLOGS
03/04/2017 07h:29 CET | Actualisé 04/04/2018 06h:12 CET

Le Maroc est-il vraiment un hub africain?

Youssef Boudlal / Reuters

ÉCONOMIE - Le 16 et 17 mars dernier, le Maroc a organisé à Casablanca le 5ème forum international "Afrique Développement". Un événement de plus qui montre, si besoin en est, l'intérêt stratégique que revêt désormais l'Afrique pour notre pays. Après avoir remporté la bataille diplomatique de la réintégration de l'Union Africaine, le Maroc peut-il gagner celle de devenir un hub continental liant l'Afrique à l'Europe?

Pour l'instant on peut dire que le potentiel est là. Déjà au XIIème siècle le Maroc servait de carrefour commercial entre l'Europe et l'Afrique, avec l'avènement des Almohades et de l'Espagne musulmane, une grande voie de commerce reliait le sud de l'Europe au Niger, via le Maroc. Celui-ci est aussi le seul pays du Maghreb à avoir eu des relations commerciales depuis des siècles avec l'Afrique subsaharienne, notamment via les routes commerciales partant de Sijilmassa au Tafilalet vers le sud de l'actuelle Mauritanie et allant jusqu'au au Ghana.

En plus de ce lien historique, le Maroc dispose de certains atouts lui permettant de prétendre à ce rôle. En effet, le Maroc a tissé un partenariat privilégié avec les pays européens à travers l'accord de libre-échange et le statut avancé, ce qui constitue un tremplin pour les investisseurs désireux de conquérir les marchés africains et européens en partant de la plate-forme marocaine. Et puis l'expertise nationale commence à être reconnue en Afrique au regard de son bon rapport qualité-prix, ce qui permettra aux entreprises marocaines d'être les maîtres d'ouvrage de projets en Afrique financés par des bailleurs européens dans le cadre de projets de coopération triangulaires.

Sans oublier que, de par sa position géostratégique à la fois porte d'Afrique et d'Europe, le Maroc dispose de son port Tanger Med, plus grand port à conteneurs en Afrique et dans le top 50 mondial, se situant sur la seconde voie maritime la plus fréquentée au monde, à savoir le détroit de Gibraltar. Toutefois, pour prétendre devenir un hub régional, il faut aussi être un carrefour commercial et financier compétitif, et c'est ce qui manque encore au Maroc.

Sur le plan financier, Casablanca Finance City, en devenant première place financière africaine et 33ème mondiale, est sur la bonne voie pour au moins servir la partie "Grand Nord-Ouest" du continent. Néanmoins, sans une bourse performante, il sera difficile de drainer les capitaux étrangers pour les canaliser vers les terres africaines. Ainsi, il est besoin de réformes permettant notamment la consolidation de la stabilité du secteur financier, la diversification de l'offre de produits, la mise en place d'infrastructures dédiées aux PME, l'accélération de la sécurisation juridique et l'amélioration des mécanismes de gouvernance pour réhabiliter la confiance dans l'écosystème financier marocain.

Au niveau commercial, le coût de la logistique au Maroc est encore l'un des plus élevés au monde, soit 20% du PIB, un taux supérieur aux 10% des pays européens et aux 15% et 17% du Brésil et de la Chine. Par conséquent, il faut agir sur les différents maillons de la chaîne logistique du passage de la frontière jusqu'à la gestion des stocks en passant par la gestion documentaire, le dédouanement et le transport local, point noir de la logistique marocaine.

Par ailleurs, le Maroc ne peut prétendre devenir un hub commercial africain tout en maintenant des barrières tarifaires encore élevées. En effet, au cours des 20 dernières années, la politique tarifaire, en matière de commerce extérieur, a conduit à créer, involontairement, un écart de taux défavorable pour les pays d'Afrique. Ainsi, selon les chiffres de la BAD, l'écart entre le taux moyen appliqué aux pays européens et la moyenne la plus élevée appliquée aux pays africains est d'environ de 17 points de pourcentage.

Certes, le Maroc, via les visites royales, a conclu plusieurs conventions, mais il faudrait souligner que, d'une part, tous ces accords ne sont pas encore opérationnels, et d'autre part, il n'y a quasiment pas d'accord commercial actif entre le Maroc et les pays subsahariens. Dès lors, pour capitaliser sur tous les accords et conventions déjà conclus, et faciliter le positionnement de hub commercial entre Afrique et Europe, le Maroc a intérêt à négocier avec les pays subsahariens une politique tarifaire commune qui va dans le sens de la minimisation des barrières tarifaires de part et d'autre.

Enfin, être un hub exige un environnement des affaires favorable. Si le Maroc a fait des avancées notables, il n'empêche qu'il subsiste des points noirs qui rebutent encore les investisseurs étrangers, et qu'il va falloir réformer rapidement, notamment en matière d'État de droit, exécution des contrats, transfert de propriété, commerce transfrontalier, et règlement de l'insolvabilité.

Bref, pour que le Maroc devienne un hub africain, il doit offrir un environnement propice à la liberté de circulation des personnes, des biens et services, mais aussi des capitaux. Cela nous permettra de faire d'une pierre deux coups: d'une part, relancer notre croissance économique, et d'autre part, grignoter de nouveaux soutiens à notre intégrité territoriale auprès de ses nouveaux partenaires économiques. C'est bien connu: la coopération économique est l'antichambre du rapprochement politique.

LIRE AUSSI:Le milliardaire Mo Ibrahim invite le gotha du monde des affaires à Marrakech