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28/02/2018 03h:19 CET | Actualisé 28/02/2018 06h:04 CET

En Tunisie, cela fait bien longtemps que nous ne formons plus un peuple

FETHI BELAID/AFP/Getty Images

Des passagers sur un quai de gare. Des montagnes de valises. Des regards qui se croisent. Une salutation de la tête. Un sourire qui n'en est pas un. Les yeux qui se lèvent au ciel. L'expression de celui qui s'impatiente. Agacé par ce soleil qui l'aveugle, il grimace, jette un coup d'œil, voir si le train arrive, se remet à l'ombre, puis recommence les mêmes gestes, machinalement. Va-et-vient incessant. Brouhaha. Il y a ceux qui sont seuls, tickets à la main, ils attendent. D'autres sont accompagnés, certains se laissant malmener par leurs marmailles. Une chose est sûre: tous --ou presque-- sont là. Cette terre n'est plus la leur. Ces visages autour leur sont étrangers. La salle d'attente est comble. Ils sont obligés de se supporter, une dernière fois, sans doute. Quand ils seront de l'autre côté, c'est sûr, le mieux serait de ne plus jamais se revoir. Tous rêvent de ce voyage. Tous n'auront pas cette chance. Ils le savent. Certains ont invoqué leurs Saints, ont visité les différentes zawia de la région, les remplissant de psaumes et de prières. D'autres ont renoncé au train. Trop de paperasse, trop de démarches administratives, trop de dossiers à préparer. Non, le train c'était trop légal. Ce sera la mer. "C'est bien la mer. Tu pouvais ne pas y arriver mais au moins tu étais en paix".

Des passagers sur un quai de gare. Des destins souhaitant se séparer. Voilà ce que nous sommes. En Tunisie, cela fait bien longtemps que nous ne formons plus un peuple. Nous ne savons plus construire ensemble. Nous ne savons plus rêver ensemble. En se regardant les uns les autres, on manque de s'étouffer. On suffoque. Ensemble, nous nous vivons comme une masse d'incapables. L'échec de chacun d'entre nous est dû à l'échec collectif, à cette prédisposition générale à la paresse, au découragement et peut-être même au fatalisme. Ensemble, nous sommes des vauriens. Seuls, libérés de cette pesanteur, nous sommes capables de toutes les conquêtes. Du moins c'est de cette façon que l'on se perçoit. C'est de cette façon que nous percevons notre collectivité.

Le pays se vide continuellement de sa substance. Les chiffres, on en voit passer tous les jours. On ne s'y attarde plus. Cynisme? Désespoir? Inconscience? Quelle importance, au fond, puisque les uns fuient et que les autres ne font qu'attendre leur tour? Daignez donc faire le chemin inverse. On vous jettera la pierre. Pendant que les uns bravent l'obscurité de la méditerranée, vous osez débarquer en prétendant désirer revenir vivre ici?

Les réussites individuelles à l'étranger, nous en voyons fleurir tous les jours. Et c'est réjouissant. Mais la question demeure la suivante : qu'allons-nous faire de cette collectivité désespérée? Allons-nous tous définitivement quitter le navire? Ou avons-nous prévu un autre plan?

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