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26/10/2015 08h:18 CET | Actualisé 26/10/2016 06h:12 CET

Tunisie: Boire le calice jusqu'à la lie

Epuisante et désespérante... La conduite politique des affaires du pays. Nul besoin de faire la liste des déconvenues en tous genres car elle ressemblerait très vite à un inventaire à la Prévert!

Couacs au sein du parti dominant, de sa majorité parlementaire, au sein même du gouvernement... on se demande où tout cela va bien nous conduire. Il y a, à vrai dire, un complet décalage entre les tribulations de sphère politique et les attentes du peuple dans ses diverses composantes.

Les chômeurs diplômés ne voient toujours rien venir, les entrepreneurs potentiels s'impatientent, les fractions défavorisées oscillent entre franche colère et résignation fataliste. Les nuages noirs s'amoncèlent sans que cela ne provoque le moindre émoi, pas même un sursaut d'orgueil de l'exécutif politique.

Ce n'est pas faute de signaux notoires, avons-nous dit. Mais alors, la transition serait-elle en panne?

Avec le temps, mais aussi sous les coups de boutoir d'une conjoncture adverse (série d'attentats), l'édifice social et national se fissure et se lézarde tous les jours un peu plus.

Institutions et administrations fonctionnent au ralenti au point qu'il n'est pas excessif de parler de déliquescence de l'Etat. Une sorte de syndrome post traumatique qui se décline en laxisme, défiance de l'autorité, désaffection et négligences à tous les étages. Les appareils d'Etat sont manifestement à quelques rares exceptions près, défaillants et déficients. Un contraste saisissant quand on se rappelle les tous premiers jours du chaos révolutionnaire. L'administration tient, pensions-nous alors!

Mais la spirale récessive se déploie aussi dans le champ économique et social. Une croissance tellement atone, disent les économistes - à peine plus de 1% en moyenne sur les cinq dernières années- qu'aucune des attentes ne semble pouvoir être satisfaite! Une paralysie qui a fini par prendre la forme, dira le gouverneur de la BCT, d'une récession technique, doux euphémisme pour désigner un recul manifeste des conditions de vie d'une large proportion de nos concitoyens. Que dire du climat proprement social?

Une dégradation sans précédent dont les statistiques du ministère des affaires Sociales ne donnent qu'un pâle et vague aperçu (nombre de conflits, grèves, sit-in, etc.). Pire les corporatismes que l'on espérait en perte de vitesse reviennent en force, divisant un peu plus et entre eux les diverses composantes sociales,... dans une sorte de "après moi, le déluge"!

Crise institutionnelle redoublée d'une crise sociale et économique débouche de facto sur les convulsions que l'on connait mais synonymes aussi d'un ébranlement du sous-bassement de l'édifice: les fameux grands équilibres (finances publiques, position extérieure). Déterminants! Sans lesquels rien ne peut se faire... Il suffit pour s'en convaincre d'observer ce qui se passe en Grèce.

Ces grands équilibres eux aussi se dérobent. La comparaison avec les dernières années du régime déchu, pourtant peu flamboyante, est frappante! L'endettement est en passe de passer de 40% à plus de 55%! Près de 20 milliards empruntés dissipés, évanouis! Un déficit extérieur courant de plus de 10 milliards à peine de moitié cinq ans auparavant. Des pertes abyssales du secteur public (Etat et entreprises). On a même quelque peine à en préciser l'ampleur avec exactitude.

Lente mais perceptible et pour ainsi dire inexorable dégradation, sans que cela ne trouble, le moins du monde, un gouvernement, une présidence, une majorité parlementaire, trop affairés à des sujets de seconde importance. Même si l'on peut déceler une certaine prise de conscience sur fond de désarroi.

La loi de réconciliation économique en est pour l'instant une illustration édifiante, même si cette initiative porte en elle toutes les ambiguités du moment et débouche sur des polémiques clivantes.

Le pouvoir actuel cherche une sortie de crise. Son diagnostic est simple: le redressement est affaire d'investissement, de renouvellement et d'élargissement du système productif de biens et services. Une paix sociale durable est à ce prix et ce quelque puisse être les choix sectoriels des détenteurs de capitaux. Peu importe les choix stratégiques, la vision peut attendre... seule compte la remise en confiance d'une communauté passablement malmenée toutes ces dernières années.

Ce n'est bien évidemment pas le lieu de revenir sur les causes profondes du malaise qui affecte de ce que l'on nomme aujourd'hui de manière triviale, les "hommes d'affaires". Le discrédit de certains a réagi sur l'ensemble. Du coup et dans l'esprit des initiateurs de cette loi, lever l'obstacle de poursuites éventuelles constitue un préalable, un point de passage oublié... qui rassurerait!

Le pari est osé comme on a pu s'en rendre compte, mais les autorités sont d'autant plus déterminées qu'elles savent leur propre capacité d'investissement est au plus bas et ce durablement. Une capacité d'autant plus obérée que l'Etat se doit de combler tous les déficits (entreprises publiques, subventions, CNSS). Alors ça passe ou ça casse!

Mais les autorités s'évertueront quoiqu'il arrive à poursuivre dans la même direction. Le salut du pays passe par la reprise de l'investissement privé, la promotion de la PME. Une logique qui n'est pas sans rappeler celle qui prévalait durant la décennie précédente. Mais l'on ne voit pas une autre logique alternative! L'opposition ne semble encore pas disposer d'un projet crédible et viable! Un code d'investissement, une loi sur la concurrence et une loi sur les PPP sont en préparation.

Toutes choses qui vont dans le même sens: redonner confiance et offrir des opportunités à l'initiative privée. Seul véritable moteur de la croissance, insistent les ministres en charge de ces réformes mais déjà très controversées. Un désengagement de l'Etat dangereux et dommageable, disent les détracteurs!

Un pari, avons-nous dit d'autant plus audacieux que rien pour l'instant ne garantit que ces mesures fortes (autant structurantes que symboliques) suffisent à faire revenir les dits investisseurs en nombre et en volume. Ceux-ci -inutile de le rappeler- thésaurisent massivement! L'investissement privé qui a chuté de plus de la moitié reviendra-t-il à son niveau originel puis le dépassera...

Rien n'est moins sûr.

Le dispositif qui tente de se mettre en place répond bien à une nécessité, à une exigence de la communauté d'affaires, mais il est loin de d'être une condition suffisante. En effet, le gouvernement ne peut garantir un retour à la normale des relations sociales dans l'entreprise. Les choses ont changé!

Les investisseurs sentent intuitivement et savent que les rapports des forces ont quelque peu évolué.

Les pratiques abusives comme les contournements du code du travail sont désormais plus difficilement acceptables. Les recours sont désormais plus nombreux. Quoiqu'il en soit des tensions sociales potentielles ne pourraient plus être traitées de la même manière que dans le passé.

Prudence et circonspection sont de mise, côté gouvernement. D'où cette impression furtive qu'il est "urgent d'attendre" de ce quasi-immobilisme. Il est vrai que la complexité de la situation quasi inextricable -toujours en limite d'une nouvelle explosion sociale- n'autorise pas une sortie simple et de cette crise multiforme qui s'approfondit.

Cependant et ce qui semble inquiétant est que ce gouvernement ne semble pas disposer d'un plan B!

Tout miser sur la seule bonne volonté d'entrepreneurs passablement refroidis où des investissements directs étrangers qui ont déjà choisi d'autres destinations pour faire fructifier leurs actifs est tout de même bien trop hasardeux. Selon des études prévisionnelles très sérieuses établies par les statisticiens du FMI, la Tunisie ne serait pas à l'abri d'un choc récessif qui pourrait l'entrainer dans un scénario catastrophe qui la mettrait dans une situation proche de l'insolvabilité.

Pas ou peu de marge de manœuvre, tel est le seul constat que l'on puisse faire avec certitude.

Alors sans doute nous faut-il boire le calice jusqu'à la lie...

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