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01/04/2015 06h:53 CET | Actualisé 01/06/2015 06h:12 CET

Objectifs inavoués des réformes envisagées

Les dernières élections et dans leur foulée la désignation d'un nouveau gouvernement ont donné lieu à un début de recomposition du paysage politique. Le parti vainqueur Nida, -mais seulement d'une courte tête-, sur son principal rival Ennahdha, a très vite compris qu'il lui fallait élargir sa "majorité politique" pour éviter les risques d'enlisement parlementaire. Gouverner c'est prévoir!

Très habilement mais manifestement à rebrousse-poil d'une partie de sa base électorale, le nouveau président, son groupe parlementaire et les dirigeants du parti ont cherché et réussi à associer leur adversaire "irréductible et irréconciliable" à la conduite des affaires du pays.

Une hypothèse de rapprochement des frères ennemis que pour notre part, nous évoquions dès la fin 2012, arguant du fait que ces deux formations avaient en commun un corpus idéologique conservateur et libéral, à l'image du barycentre de leur électorat respectif... au projet de société près... bien-entendu!

Social-libéral d'un côté, islamo-libéral de l'autre constituent plus qu'une conjecture recevable mais bel et bien le fondement plausible et raisonnable de ce rapprochement gagnant-gagnant. L'objectif de "neutralisation" recherché par Nida a pour exact et symétrique pendant la rémission, -pour ne pas dire l'absolution, accordée à Ennahdha pour sa gestion blâmable et déplorable du pays.

Un arrangement, certes de circonstance (résultat des urnes), mais qui trouve là matière à rajeunir, à raviver cette immuable et inamovible logique de gouvernement "d'union nationale". Pas de majorité responsable, pas d'opposition critique, mais un large assentiment flou, là encore dans la plus pure de nos traditions politiques, celle des accommodements ou si l'on préfère un mot plus fort...celle des compromissions conciliantes. Notre Histoire en regorge!

Tout cela pour dire que le terrain politique est donc déjà un tant soit peu déminé pour la mise en œuvre de réformes qui s'annonce. Trois mois de tergiversations d'un gouvernement qui cherche toujours sa feuille de route mais qui sent bien les limites indépassables des "effets d'annonce". De facto le corps social s'impatiente.

A la montée de mouvements sociaux et de grève, répond l'exaspération de la communauté des affaires qui ne voit toujours rien venir. Quid du redressement du pays? Quid de la restauration d'un bon climat des affaires?

De tous bords, les signes d'agacement et de crispation se multiplient. Ils se font d'autant plus pressants que les grandes institutions internationales elles-mêmes semblent vouloir se joindre au concert de "l'urgence".

Un rapport préparé pour les journées de l'entreprise de l'IACE, passé inaperçu mais présenté à l'ensemble du gotha des décideurs publics et privés locaux comme étrangers (FMI, BM, BEI) témoigne de cette fébrilité trépignante. La presse s'en est fait très peu l'écho... et pour cause!

L'essentiel du propos comme des débats qui s'en sont suivis, tournent autour de la faisabilité d'une libéralisation plus poussée de l'économie, seul vecteur possible d'une croissance plus forte.

En clair, une nouvelle compétitivité et une nouvelle attractivité du "site Tunisie" pour asseoir et consacrer un nouveau modèle de croissance (confondu au passage avec un nouveau mode de développement). Nul besoin d'être sorti d'une grande école ou se prévaloir du statut d'expert pour déceler et comprendre qu'il s'agit pour l'initiative privé de se reconstituer des marges de manœuvre jugées perdues ou insuffisantes, directes comme indirectes (les dépenses sociales de l'Etat).

Ces rigidités et freins, -pour réutiliser le langage consacré-, se situent au plan des coûts de production et singulièrement au niveau du coût global du travail.

Si la révision du code des investissements, de la règlementation en matière de concurrence ou bien encore la refonte de la loi sur les faillites sont jugées indispensables, leur mise en œuvre ne présente pas de difficultés ni de résistances majeures. Il n'en va pas de même, loin s'en faut... des réformes de la prévention sociale, du code du travail, de la compensation, la restructuration du secteur public, voire de cette nouvelle ferveur plébiscitée que constitue la très attendue loi sur les P.P.P!

Alors oui, le parti au pouvoir et ses alliés savent bien que toucher à la retraite, au contrat de travail, à la représentation syndicale et plus généralement aux acquis sociaux anciens ou nouveaux, ne va pas se faire dans la douceur et sans récrimination d'aucune sorte.

Des réformes, par nature, impopulaires qui risquent de se traduire par de nouvelles tensions et de nouveaux blocages. L'exécutif au sens large (président et gouvernement) sait aussi ne pas pouvoir compter que sur ses seules troupes et que le renfort des parlementaires comme des dirigeants du parti islamiste lui seront indispensables.

Il lui faudra alors monter à l'assaut de bastions de résistance avérés ou probables que peuvent constituer l'UGTT, le Front Populaire ou d'autres formations politiques puis conquérir l'opinion publique. Autrement dit, obtenir le consentement de différentes composantes de la société civile et des divers corporatismes... ce qui semble loin d'être acquis!

En fin politicien, le président de la République prompt à saisir l'importance du moment dans ce qu'il a d'essentiel (il a lu Machiavel et connait le sens de "fortuna": opportunité) s'est engouffré dans cet instant déstabilisant et déroutant que constitue la recrudescence du terrorisme et menaces aux frontières.

Un moment propice et donc privilégié par le président pour proposer successivement la nécessité d'une large réconciliation nationale, la résolution de la question du millier d'hommes d'affaires interdits de voyage, et marteler le besoin d'un consensus national.

Ne voyez dans l'affirmation de cette coïncidence (le contraire du hasard) un quelconque procès d'intention à l'égard du Président. Juste faire observer que notre politicien rusé semble être le seul en mesure de donner le "la" de la future partition dont il espère qu'elle sera reprise par les relais d'opinion et autres intermédiations idéologiques du... c'est le moment de s'unir! Le reste suivra...

Il est vrai que la reprise économique se fait attendre, que les errements ont aggravé la situation. Les représentants du patronat ne manquent plus une seule occasion pour mettre les autorités face à leurs responsabilités et pousser à l'action.

Pire il semble aussi que les institutions financières ne soient plus dans les mêmes dispositions d'esprit, la transition politique étant terminée (sic). Même si cela exige de lire entre les lignes ou de faire l'effort de décodage du langage diplomatique de ces institutions, il apparait tout de même que les relations multilatérales comme bilatérales seront désormais régit par une nouvelle règle, celle de la conditionnalité explicite: Réformes contre argent frais.

Il n'est manifestement plus question d'accompagnement ou d'aide, mais bel et bien de soutien conditionné. Si les objectifs partagés par la communauté d'affaires et le gouvernement sont bien de peser sur le coût global du travail dans toutes ses dimensions, il reste de trop nombreuses inconnues au grand dam des efforts consentis par le président.

Par où commencer? Comment procéder? Passage en force ou négociation de compensation? Quelle pédagogie? Quel Timing?

A l'évidence le Président s'est imposé comme chef d'orchestre, mais sans toutefois exprimer le désir d'entrer, lui-même dans l'arène. Il y a un gouvernement et des ministres-fusibles pour cela! Alors patientons, les prochaines semaines nous apporterons sûrement des réponses à ces questions.

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