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26/01/2016 11h:25 CET | Actualisé 26/01/2017 06h:12 CET

Une résurrection : la notion de trahison... (3eme partie)

ASSOCIATED PRESS

Vous pouvez retrouver la première partie et la deuxième partie de ce blog ici:

Quelles conclusions finales devons-nous en tirer ?

Nidaa Tounes : triste sort, trahisons et tensions

De la résurrection de Bourguiba à la descente aux enfers de Nidaa Tounes, Essebsi et ses disciples ont pulvérisé tous les records d'instabilité, en moins d'une année: déviation de voie, guerre de clans, altercations et actes de violence bipartisane, scission, rupture de liens, espoirs déçus, désillusions, remontrances de partis démocrates et ultras-laïcs, guerre froide métamorphosée en alliance sacrée Nidaa/Ennahdha...

En pleine chaudière tunisienne, tout cela a une signification très précise: Trahison !

Et le moins que l'on puisse dire, aujourd'hui, est que le camp des ultra-laïcs ainsi que les Nidaaïstes inconditionnels qui ont cru au projet initial de leur parti sont indignés. Ils ont pris très mal l'affront.

Pour la première année de l'ère Essebsi, le bilan des Nidaaïstes et du gouvernement n'est pas en leur faveur: une économie en panne ; une production qui s'effondre ; un bilan mitigée de la Bourse tunisienne ; un taux de chômage dont la courbe s'envole au lieu de s'inverser ; une précarité accentuée ; des libertés de presse et d'expression fragiles ; une protection sociale et des services publics défectueuse ; une activité touristique en chute libre ; un terrorisme qui guette les Tunisiens et leurs libertés plus qu'avant ; des assassins politiques qui courent toujours ; une situation critique des migrants et réfugiés que gonfle le chaos post-printemps arabe du pèlerinage "djihado-terroriste"...

Cette situation n'a pas empêché des partisans Nidaaïstes, inconscients, de continuer à expédier les "Vae Victis" (malheur aux vaincus) aux citoyens qui ne partagent pas les mêmes convictions que les leurs.

Visiblement, il n'est pas certain que tous ceux qui dirigent la Tunisie et leurs sympathisants aient compris que personne ne dispose, aujourd'hui, d'un chèque en blanc.

Durant toute sa campagne, le parti d'Essebsi s'était labellisé comme "le dépositaire de l'héritage bourguibien". Or, il s'est arrêté aux mots, sans les traduire en actes. Ou bien il visait "l'autre visage" de Bourguiba.

En effet, la démocratie à Nida Tounes, c'est, semble-t-il, mission impossible. D'une façon ou d'une autre, Béji Caïd Essebsi a fait de son "fiston" un héritier. Les rapports entre les cadors du parti, eux, sont amplement complexes et ambivalents. Et il y a encore des caciques dangereux à discipliner.

Cette atmosphère lourde et tendue risque de faire couler définitivement le premier parti au pouvoir.

Aujourd'hui plus que jamais, les Caïd Essebsi et Nidaa Tounes doivent entièrement réviser leur copie, s'ils veulent vraiment pérenniser leur projet politique, sans perdre leurs bastions et leurs militants inconditionnels.

Béji Caïd Essebsi: l'indécrottable

"La vraie faute est celle qu'on ne corrige pas", disait, en effet, Confucius.

Malgré son immense expérience, l'actuel président de la République renvoie à l'image de l'homme contemporain tout puissant aveuglé par lui-même. Essebsi a voulu ressembler à son mentor Habib Bourguiba. Mais, au jour d'aujourd'hui, on découvre qu'il n'a ni l'audace ni l'autorité de celui-ci. D'autant plus qu'il n'est pas un orateur hors pair comme lui.

Dans l'exercice de ses fonctions, il s'est montré, parfois, imprévisible. En effet,sur certaines questions constitutionnelles et juridiques, il a pris à contre-pied certains ministres du gouvernement. Il en est ainsi, par exemple, de l'ancien ministre des Affaires Étrangère, Taïeb Baccouche, sur la question syrienne. Et c'est encore le cas, plus récemment, de l'ex-ministre de la Justice Mohamed Salah Ben Aïssa -scandaleusement limogé- sur la question de l'incrimination de l'homosexualité.

Béji Caïd Essebsi n'a pas entendu les mises en garde de ses compagnons d'armes et de ses conseillers du palais. C'est une âme fière qui ne sait rien de ce qui se passe et qui risque d'entraîner le pays dans un tourbillon. Il n'avait pas saisi que ses "meilleurs ennemis" voulaient s'assurer qu'il y avait des alliés solides parmi les "siens" capables de se retourner contre les leurs, en cas de trahison.

Essebsi et Nidaa Tounes ont fait mille et une promesses électorales aux Tunisiens, autant en emporte le vent. On entendait trop parler d'un projet de rupture avec leurs prédécesseurs, qui change la donne sur les questions économique, politique et sociale. Finalement, les deux principales promesses Nidaaïstes, à savoir "restaurer le prestige de l'État" et "ne jamais s'allier avec Ennahdha", n'ont pas été tenues.

Pour sa première année du quinquennat, et en tenant compte de ses prérogatives telles que prévues par la nouvelle Constitution (la garantie de la Constitution et des libertés ; la défense et la sécurité nationale ; la politique étrangère), le bilan d'Essebsi est clairement en deçà des attentes.

Ceci étant dit, en trahissant leur électorat, Essebsi et les Nidaïstes trahissent un peuple tout entier. Et ils trahissent la Tunisie en étant indignes de leurs hautes fonctions.

Les électeurs pro-Essebsi/Nidaa et les experts: les rois du désert

En votant Essebsi, ses électeurs croyaient avoir remporté le jackpot social et économique. Aujourd'hui, ils voient leurs espoirs ruinés.

Ces citoyens candides ont été floués par un Nidaa Tounes trop séduisant durant ses meetings préélectoraux. Ils se sont laissés manipuler par les raisons froides des stratèges politiques.

Et puis, en faisant la propagande du "Vote utile", les experts contaminés par les "idéaux" Nidaaïstes ont, eux aussi, condamné tout un peuple.

Pour le moment, les Tunisiens retiennent leur souffle en attendant de savoir si l'alliance Nidaa-Ennahdha aura des conséquences fatales. Car il est prédit que l'association des partis démocrates et laïcs avec Ennahdha leur porte préjudice. Ettakatol et le CPR en étaient, jadis, la preuve.

Il est, peut-être, tôt pour juger une alliance gouvernementale qui n'a pas encore donné ses "fruits". Mais, le risque est capital. Cela peut conduire au suicide collectif de Nidaa Tounes.

De ce point de vue, la Tunisie politique post-Révolution a plus besoin d'un équilibre entre les forces politiques, autrement dit de l'existence d'un pouvoir et d'un contrepouvoir politique, que d'un mariage des deux partis les plus puissants du pays. Essebsi et Nidaa sont les seuls à ne pas voir l'évidence.

Le peuple: "il était une fois la Révolution."

Depuis cinq ans, le peuple tunisien est dans le pétrin jusqu'au cou. Les citoyens, et notamment les couches sociales les plus vulnérables qui ne saisissent rien de toutes ces manigances politiciennes, sont les véritables grands perdants de la lutte de pouvoir actuelle.

Les crises deviennent de plus en plus complexes et profondes. De même, les déceptions politiques se succèdent, à un rythme inquiétant. Aussi bien sous la Troïka que sous le Quartet, la politique économique est quasiment catastrophique. Ni Ennahdha ni Nidaa Tounes n'ont véritablement mis en œuvre leurs programmes électoraux. Et aucun projet politique concret de transformation sociale n'existe encore.

Ceci étant dit, tout ce qui a été reproché à l'ancien régime (népotisme, corruption, affairisme politique, enrichissement illicite, règne du clanisme familial...) est en train de se reproduire avec de nouveaux acteurs. Et ce, aussi bien sous l'ancienne "Troïka" politique de l'ère Marzouki que sous l'actuel "Quartet" (Nidaa Tounes, Ennahdha, UPL et Afek Tounes) au pouvoir. Même les relations douteuses de Ben Ali ont repris du service.

Institutionnellement, la Tunisie post-Révolution est en voie d'évolution. Une évolution par petites touches. La démocratie est, malgré tout, en phase de construction. L'entreprise est pénible. C'est vrai que l'État nous accorde du bout des lèvres "quelques" libertés. Mais que l'on ne s'y trompe pas: la mise en œuvre de la nouvelle Constitution est trop lente. Nos droits ne sont pas tous protégés. L'intérêt partisan est encore placé au dessus de celui de la Nation. Et la Révolution, ce "gâteau des rois" que se partagent principalement "Nahdhaouis" et "Nidaaïstes" et accessoirement les deux autres composantes du Quartet gouvernant, est gardée d'une main de fer.

Heureusement qu'une double résistance, citoyenne et politique, est en marche en Tunisie. Elle défend les droits et libertés et met en garde contre toutes formes d'instrumentalisation ou de mainmise du pouvoir.

En effet, on peut dépeindre la société civile comme une voix blanche dans un paysage noir. Elle demeure le véritable gendarme des acquis de la révolution et montre des signes de maturité.

Cependant, elle doit faire encore plus d'efforts afin de maintenir le pays debout.

Grande orpheline d'Ennahdha qui a rejoint la coalition gouvernementale, l'opposition, quant à elle, demeure beaucoup trop timide. Ses composantes ne représentent qu'un poids trop négligeable au sein de l'Assemblée des Représentants du Peuple (Parlement). Face aux deux géants Ennahdha et Nidaa, elle est marginalisée et peine à se mouvoir en une alternative politique crédible, aussi bien sur le plan partisan individuel que collectivement. Et rares sont les opposants qui dénoncent sans chercher à faire le "buzz".

Durant l'exercice 2015, on s'accorde à considérer que le rendement du gouvernement Essid a été globalement faible. De même, tous les partis de l'opposition n'ont pas convenablement assuré leur rôle, notamment après les épisodes nationaux les plus désastreux, à savoir les attentas de mars, de juin et de novembre. Ils doivent absolument se remettre en question sur la forme et sur le fond.

À défaut, la plus grande force syndicale du pays, l'Union Générale Tunisienne du Travail (UGTT), devrait continuer à endosser, officieusement, le rôle de la première force "politique" opposante.

En mot de la fin, il faut préciser que la notion de trahison, telle qu'exposée dans cet article, signifie qu'à un moment précis de la période post-révolutionnaire, des acteurs politiques élus ont décidé, délibérément, de revenir sur leurs engagements et principes originels. Il s'agit à la fois d'une trahison du mandat populaire et des promesses électorales par les tenants du pouvoir.

Pour être un peu plus explicite, en votant Essebsi et Nidaa Tounes, la majorité électrice de 2014 a voulu non seulement sanctionner mais tuer politiquement l'auteur d'une grande trahison, à savoir la Troïka gouvernante. A l'annonce des résultats définitifs des élections, les partisans du camp vainqueur pensaient avoir enterré, une fois pour toutes, cette trahison. Mais, ils se sont magistralement plantés ; car la trahison assassinée a été ressuscitée, en passant du camp des vaincus à celui des nouveaux élus. Le choc a été terrible.

Certes, les acteurs politiques assument une grande part de responsabilité et sont au premier rang des accusés de la décadence du pays. Mais, tant que la Tunisie ne décolle pas, nous sommes tous des traitres.

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