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09/09/2015 16h:42 CET | Actualisé 09/09/2016 06h:12 CET

Bledkoum: j'ai senti la lourdeur de la pierre (09)

Tu aurais pu être mon guide si au moins tu connaissais Alger, papa.

Mes premiers pas sur cette terre et mes premières découvertes.

Quand j'arrive dans une nouvelle ville, en France ou à l'étranger, j'aime explorer et me perdre dans ses dédales, laisser chanter le nom de ses rues, sentir ses odeurs. J'aime aussi prendre quelques habitudes comme points de repère.

L'appel de la mer Méditerranée m'emmène vers la place de la Grande Poste, l'hôtel Albert 1er. Voir le front de mer et le port, respirer la mer, acheter le journal. Revenir en arrière, se perdre encore dans les rues sous un ciel clair. Le soleil qui réchauffe, le vent dans les cheveux. Profiter de l'expérience qui commence, ces premiers temps du voyage où l'adrénaline de l'excitation laisse place à l'adrénaline de la découverte.

J'aurais pensé être plus perturbé de ne voir que des visages comme le mien mais la surprise n'est pas là où on l'attend, forcément.

Observer les panneaux écrits en Français et en Arabe, constater les différences et les similitudes.

Ne pas avoir de plan précis sur le déroulé des événements, lâcher prise et sentir chaque pas. Chacun des pas marchés dans les rues d'Alger résonnait comme une victoire remportée sur moi-même.

Pendant un temps, le premier jour, j'ai eu l'impression que rien n'était réel, d'être dans un rêve. C'était différent de la France et, en même temps, identique. A intervalles réguliers, des signes venaient me rappeler que ce n'était pas juste le quartier arabe d'une grande ville française. Je n'étais ni à Barbès, ni à Noailles, ni à Arnaud Bernard.

C'était moi, c'était Alger.

Explorer les enseignes, les cybercafés et ses rangées d'internautes. Apprendre de nouveaux mots : Flexi, Audin, 1er Mai, Djurdjura. Prendre un café et lire les nouvelles. J'ai essayé d'être fidèle à ce café même si je savais que mon séjour ici était limité. J'ai confondu plusieurs fois ces rues qui montent et qui descendent.

J'arriverais à retrouver mon chemin vers la rue Arezki Hamani maintenant.

Sur place, être d'abord intimidé par l'ambiance 100% masculine. J'ai compris plus tard qu'ils ne s'engueulaient pas mais qu'ils discutaient simplement. Deux croissants, un café. La surprise aussi d'être entouré de fumeurs. Ça ne m'était pas arrivé depuis longtemps, m'asseoir dans un café où on est autorisé à fumer. Tant pis, quitte à vivre l'expérience, autant la vivre à fond. Je ne pouvais supporter de suffoquer que 30 minutes chaque matin.

La satisfaction, au troisième jour, de voir le patron me préparer un grand café en arrivant sans que j'aie à lui dire. Avec le sourire en plus. Je m'interrogeais sur l'activité de ces hommes en journée.

En déambulant dans les rues d'Alger, de plus en plus loin du centre, ce même spectacle, quelque soit l'heure du jour, des groupes d'hommes debout, assis, en terrasse ou au café, comme un rituel immuable, une image répétée. A l'extérieur des cafés aussi, dans les parcs, dans les rues, au pied des immeubles.

Génération gâchée.

J'aurais voulu les aborder ces rangées d'hommes qui tiennent les murs pour les interroger et comprendre. Toucher l'Algérie délaissée. En tant qu'homme, comment peut-on vivre en étant inactif? Quelle image peuvent-ils avoir d'eux-mêmes quand ils ne sont pas occupés à construire leur avenir mais à le regarder passer?

J'ai ressenti la peine de l'errance, le rien-à-faire, le sentiment d'inutilité en croisant plus d'un regard à Alger. Des premiers moments euphoriques pour ensuite sentir la lourdeur, la tristesse, le manque d'espoir. Le vide.

Des cybercafés remplis du matin au soir. Des sentinelles aux entrées d'immeubles. Une virilité qui ne s'exprime pas dans le travail. Un vide qui se donne à voir à l'extérieur. Comprendre, à tort ou à raison, que l'extérieur est un refuge préférable à sa maison, son appartement. Pourquoi le vivre à l'extérieur ce rien-à-faire?

Je suis perplexe. Combien de réalités comme celle-là vais-je constater au cours de ce voyage? Ces hommes croisés dans les cafés, lorsqu'ils n'étaient pas silencieux, parlaient de leurs problèmes.

Problèmes dans les journaux, problèmes dans les conversations.

Où sont les rêves en Algérie? Où est l'espoir?

J'ai marché autant que j'ai pu à Alger, j'ai scruté les hommes, j'ai scruté la mer. Des allers et retours incessants entre l'espoir et mon hôtel pour percevoir une lueur. Assis devant leur écran d'ordinateur, les places se déclinent en nom de villes lointaines comme pour rappeler à cette jeunesse qu'un ailleurs existe, meilleur ou pas.

Les ordinateurs s'appellent Dubaï, Tombouctou, New-York, Londres, Francfort, Paris, Delhi. Les regards sont dirigés vers l'ailleurs, le "pas ici", le "pas maintenant". Spectateurs de la marche d'un monde qui semble les avoir laissés sur le carreau.

Ils laissent un mur pour un voyage virtuel éphémère et repartent au front faire en sorte que ces murs, voués à s'effondrer, les ensevelissent avec eux.

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