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10/10/2015 11h:27 CET | Actualisé 10/10/2016 06h:12 CET

Bledkoum: j'ai eu le courage de nouer des liens (18)

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J'aurais pu me complaire à critiquer ce que je ne connaissais pas. El Bled.

J'aurais pu jouer le jeu de l'exclusion. Bledek.

J'aurais pu laisser mes peurs guider ma vie. Bledkoum.

J'aurais pu forger mon opinion en me basant sur leurs peurs, leurs non-dits, leur rejet. Bled'houm.

Mes rêves sont simples.

Prendre chaque membre de ma famille par la main pour leur montrer comme le monde est beau. Pour punir mes insolences d'enfant, mon frère menaçait de me "couper les ailes" selon sa formule consacrée.

J'aurais voulu qu'il déploie les siennes.

Un autre frère garde ses rêves dans une boîte cachée au fond de sa grotte. Au seuil de sa caverne, il attend que la flamme prenne dans sa lanterne. Il croit les gens qui lui disent qu'elle ne s'allumera jamais. Je lui ai demandé d'oser partager un de ses rêves avec moi. Il a consenti timidement à ouvrir la boîte.

J'aurais voulu écrire un poème dans une langue inconnue, mon frère. Pour te remercier. Il commencerait par ces vers :

"Main sawaali jehda

naeen koi sawaal

Chaal mere naal

bhaiyya"

Ma famille est le reflet de l'Algérie : un groupe d'oiseaux convaincus de ne pas avoir d'ailes.

Qu'avez-vous fait de vos rêves?

Quel genre d'oiseaux j'allais trouver derrière cette porte verte?

Ma tante a ouvert la porte. J'étais intimidé. Elle a fait place nette dans son salon, m'a installé sur une chaise et, avant que j'aie pu dire un mot, m'a demandé combien de sucres dans mon café.

Aucun. Ça a paru étrange.

Un rapide coup d'œil, le temps de percevoir les vibrations de la pièce. Un premier cousin vient me saluer. Puis un deuxième. Ils s'assoient à côté, tout près, et je peux sentir leur regard bienveillant mais gêné sur moi.

On se présente, on se regarde, je leur parle de ma nuit blanche avec mon fantôme.

J'aurais eu envie de les serrer dans mes bras et de me taire. J'aurais voulu rattraper le temps perdu en quelques minutes, leur demander pourquoi nos liens sont à ce point inexistants.

Je ne pouvais m'empêcher de scruter les moindres détails de leur visage, de leurs habits, de leurs mains.

J'aurais voulu aller à l'essentiel.

Parlez-moi de vos rêves. Parlez-moi de vos peurs.

Quand est-ce qu'on prend la route ensemble?

Mais je ne l'ai pas fait. L'adulte de 33 ans a calmé les ardeurs du petit garçon qui vit en lui.

Ma tante nous a rejoints, dans une conversation plus élaborée, elle parlant le Français.

Je n'arrive toujours pas à m'expliquer comment je peux parler, même de manière hésitante, en Arabe avec des inconnus et être à ce point bloqué avec ma famille.

Ma tante m'interroge, me réconforte, insiste pour que je reste. N'ayant en tête que de vouloir retourner à Sétif, pour dormir à l'hôtel, je lui promets de revenir en fin d'après-midi.

Je sentais déjà sa présence bienveillante à ma droite, elle m'a suivi jusqu'au bus. Je parle de mon cousin. Du moment où les présentations étaient faites, il s'est donné pour mission de prendre soin de moi et de m'accompagner partout.

Il m'a regardé longuement dans le bus pour Sétif. Tandis que je luttais pour ne pas tomber de sommeil, je sentais son regard me détailler.

Il était à l'arrêt de bus à mon retour en fin d'après-midi après que j'aie dormi toute la journée. Pour assurer ma sécurité peut-être...

Il insistait pour que je regarde le programme que je voulais le soir après le repas.

"Haya! Daber rasek!"

"Khlass, n'daber rasi".

J'ai 24 heures d'anecdotes sur les moments passés avec mon cousin. Elles paraitraient toutes plus insignifiantes les unes que les autres au lecteur. Mais elles comptent pour moi.

En m'offrant son temps, en étant mon compagnon pendant ces trop courtes 24 heures, nous avons échangé au-delà des mots.

Nous nous disions notre joie de nouer les premiers fils de nos liens à venir.

Comme les autres Algériens rencontrés, son regard était dur, prêt à en découdre. Et sous ce voile, j'ai eu droit à toute l'attention du monde. Des moments de qualité, une présence entière, chaude et rassurante. Une pudeur qui taisait la joie partagée mais qui espérait être comprise.

Deux bébés se seraient pris dans les bras l'un de l'autre, collés joue contre joue, difficiles à détacher.

L'un des deux aurait voulu emporter l'autre avec lui pour explorer le monde.

Blédard -- Immigri

Toi de ce côté de la mer, moi de l'autre.

Je t'emporterai avec moi pour l'explorer ton Algérie.

J'écrirai une page et tu écriras la suivante.

Ils l'écriront avec nous. Ceux qui le veulent bien.

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