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07/08/2015 10h:43 CET | Actualisé 07/08/2016 06h:12 CET

Bledek (01): j'ai eu l'impression de mendier mon histoire

J'ai besoin d'écrire cette expérience sans savoir par où commencer.

L'impression que ce n'est jamais le bon moment comme s'il me manquait toujours des clés pour comprendre, pour achever le tableau, prendre du recul et regarder le résultat.

En réalité, c'est un tableau que d'autres s'occupent de peindre par leur absence, par leur rejet et leur mépris.

Je ne veux plus me battre pour attraper un pinceau. Je veux commencer un autre tableau.

Je parle des Algériens, je parle des immigrés et des autres.

Bledek, l'Algérie.

A l'étranger et en France, ce pays inspire de l'indifférence, au mieux. De la tristesse, de la pitié ou de la peur, au pire.

Pourquoi on ne va pas en Algérie comme on va au Maroc ou en Tunisie?

J'ai lu, beaucoup. Je me suis documenté, j'ai recherché l'information. D'abord les documentaires, les films actuels, brillants, comme "Le Repenti", "La Preuve" ou "Normal" qui m'ont permis de découvrir des acteurs comme Nabil Asli ou Adila Bendimerad.

La lecture de la presse algérienne, aussi, les livres. J'ai beaucoup apprécié "Une éducation algérienne" de Wassyla Tamzali. J'espère avoir un jour l'occasion de la rencontrer pour le lui dire de vive voix.

Je suis devenu un lecteur fidèle de Slimane Laouari que je trouve tellement talentueux. J'écoute souvent les sorties impulsives d'Abdou Semmar même si j'apprécie moyennement certains de ses raccourcis concernant les composantes maghrébines de la société française.

Bien sûr, je connaissais son Histoire. La colonisation, la guerre d'indépendance, l'OAS, la torture, l'émigration, Boumediene, le non-alignement, l'économie planifiée, la montée de l'islamisme, la décennie noire, le statu quo depuis.

J'avais mes opinions sur les choix politiques qui avaient été faits au lendemain de la guerre, sur les dangers de ne pas laisser s'exprimer des courants d'opinions contradictoires, sur les conséquences que cela pouvait avoir, surtout dans un pays musulman.

J'ai grandi dans les non-dits.

Il fallait deviner ou être curieux sinon, supporter d'absorber le mal-être de l'immigré qu'était mon père, de l'immigrée qu'est ma mère.

Bledek

"rentrer définitif"

"quand les Français vont nous virer"

"ramène des meilleures notes que les Français, sois le premier de ta classe". Sinon? Sinon voir plus haut. La boucle est bouclée.

Ces mantras ont bercé mon enfance.

Mon regard sur l'Algérie, le pays fantôme dont on ne parlait pas.

Aucun rejet. Pas particulièrement de fierté. Juste de la curiosité. Cette curiosité qui naît des non-dits. Comme le sexe. Ne pas en parler le rend encore plus mystérieux et inquiétant.

J'ai voulu affronter ma peur. Cette peur que ma famille, par son silence et son rejet a contribué à faire grandir en moi.

Depuis que je suis petit, j'ai peur du pays qui a vu naître mes parents.

Est-ce que vous pouvez imaginer ce sentiment?

Ce pays comme une part de moi-même. J'ai grandi en ayant peur d'une part de moi-même.

Ton legs. Bledek. J'étais frustré.

Les Algériens. Les blédards comme on les appelle ici.

Mon regard sur les Algériens mélangeait pitié (subir des gouvernants qui délaissent le pays et des barbus moralisateurs qui brandissent le couteau à la première contrariété), admiration (pour les Harragas), et colère pour être leur propre problème mais sans jamais se l'avouer.

Je pense au système patriarcal qui veut qu'une femme soit en sursis à l'extérieur de sa maison et un homme, prié d'investir la rue avec toute les (em)merdes qu'il peut y trouver afin de laisser aux femmes leur seul espace de liberté, leur maison.

Se plaindre de sa condition alors que le fonctionnement de la cellule de base, la famille, ne peut mener qu'à l'échec.

Se plaindre de sa condition alors qu'on se prive délibérément des talents de la moitié de sa population.

Je savais qu'ils nous méprisaient, nous, les "immigris".

Pourquoi?

J'imaginais qu'ils nous pensaient être des traîtres, des demi-hommes allés mendier leur subsistance à l'ancienne puissance coloniale. Enrichis par les aides sociales et pérorant de retour au bled, arrogants. Méprisés en France, et déversant leur frustration existentielle sur l'indigène, innocent et bon, forcément...

Ne pas vouloir participer à la grande messe nationale qui glorifie ce pays en permanence, cette terre forcément magnifique et parfaite parce que... Parce quoi au juste?

J'ai la nausée du nationalisme, or, c'est la première pilule qu'on te demande de gober quand tu t'intéresses à l'Algérie. De force. Bomber le torse, être fier. Fier de quoi?

J'ai voulu constater tout ça de mes propres yeux.

Mon cœur battait fort à l'embarquement.

Mon cœur battait encore plus fort quand l'avion s'est aligné parallèlement à la côte algéroise en phase d'atterrissage et que j'ai aperçu les monts du Tell pour la première fois.

Ce que j'ai vu de l'Algérie n'avait rien à voir avec ce à quoi je m'attendais.

Le peu que j'ai vu de l'Algérie m'a permis de mieux comprendre mon histoire et l'histoire de ma famille.

Mes rapports avec elle ont changé depuis.

Mon regard sur elle a changé au moment où j'ai décidé de réaliser ce voyage.

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