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12/09/2015 13h:02 CET | Actualisé 12/09/2016 06h:12 CET

Bledek: la Lune m'a tenu compagnie (10)

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Un pas puis un autre à l'extérieur de l'hôtel pour poursuivre mon exploration du territoire interdit. J'aime aller là où c'est interdit. Les frontières sont faites par l'Homme pour ne pas avoir à partager les trésors qu'il s'est accaparé de manière illégitime.

Observer la mer Méditerranée à la tombée de la nuit, le port d'Alger et ses ferries.

Tous ces drapeaux qui flottent au vent rappellent à l'Algérien que la nation est son bien et qu'il est le bien de la nation.

Des frontières, des drapeaux, des nations.

Appartenances, possessions et guerres.

Aveugles et éphémères.

Toutes ces lumières qui scintillent sur le quai, en mer et dans le ciel. L'atmosphère sur ce port est vraiment féérique.

J'ai senti mes yeux s'ouvrir, mon visage se détendre et mon sourire s'élargir. Une parenthèse enchantée pour clore ce premier chapitre en Algérie.

Sur ce front de mer, je pense. J'imagine ma mère et ma sœur à l'embarquement d'un de ces ferries plusieurs dizaines d'années en arrière. J'imagine leur arrivée dans la capitale algérienne la veille de leur départ et les larmes que ma mère peine à réprouver. Ont-elles marché ici-même ou pas loin de ce banc où je suis assis?

C'est si beau!

Les lumières des lampadaires qui se reflètent sur la façade des bâtiments et le bleu de la nuit. J'aurais voulu partager ce moment avec toi, tes cheveux juste lissés, tes tics nerveux et ta voix qui porte. On se serait assis sur ce banc, sans prononcer un mot à contempler le spectacle de la vie en accéléré.

Les siècles passent et habillent cette ville de blanc et de bleu.

"Salam aleikoum ya khouya, ena Samir ou n'ta?"

"..."

"Wesh t'dir?"

"N'faker".

Et je me lève. Et je pars. Et je marche en longeant le port en direction du nord.

Je ne veux partager ce moment avec personne d'autre qu'avec toi.

Mais tu n'es pas là. Tu t'inquiètes pour moi de l'autre côté de cette mer en attendant mon coup de fil.

Alors ce sera avec la Lune. Quelques soient les endroits du monde où je suis allé, elle m'a toujours accompagné, la Lune. Elle me suit même dans mes rêves. Elle se reflète dans l'eau et éclaire mon chemin. Quand j'ai débarqué à Alger, j'ai voulu explorer la ville et découvrir tous ces aspects, vite. Ce n'est pas possible. Pas en trois jours en tout cas.

J'ai eu l'impression que ce pays était un pays d'hommes.

Il n'y a pas de femme à cette heure où je décide de longer la mer entouré de lumières. Il n'y en aura pas non plus tout à l'heure quand je passerai dans ces ruelles sombres pour rentrer à l'hôtel.

J'ai remercié mon père le jour de son départ.

Remercié d'avoir été l'homme qu'il avait été. Remercié la vie aussi de m'avoir permis de me construire en tant qu'homme en l'ayant pour modèle. Un homme ne devrait pas contraindre une femme mais la libérer. S'imposer par son intelligence plutôt que par sa force physique ou la crainte qu'il peut inspirer. Accepter humblement de ne pas toujours diriger. Partager le pouvoir. Faire grandir et protéger. Rassurer.

Mon père m'a transmis des valeurs qui n'ont pas vocation à agresser ou diminuer les femmes.

En marchant tranquillement dans ces rues vidées de toute présence féminine, si loin des rues françaises, j'observe ces rangées d'hommes tenant les murs en tenue traditionnelle en train de discuter et je m'interroge.

Est-ce que j'aurais pu grandir dans un univers aussi cloisonné?

L'air de la mer le soir a cet effet salvateur, comme une bouffée d'oxygène mais j'étouffe en constatant l'homogénéité du peuple nocturne à Alger.

J'aimerais rentrer dans un foyer et y retrouver la douceur d'une mère, la conversation d'une sœur.

Comment s'épanouir dans l'entre-soi? Comment grandit-on dans l'entre-soi?

La nuit dehors a beaucoup de charme. J'ai toujours préféré vivre la nuit. Je me demande comment sera Sétif la nuit.

Ma prochaine étape.

Demain, je partirai d'ici et quand j'y reviendrai, avant mon retour en France, j'aurai rencontré des membres de ma famille que je ne connais pas. Ils vivent sur Terre, dans ce pays mais je n'ai aucun lien avec eux. C'est étrange.

La terrasse de ma chambre donne sur le monument aux martyrs. Éclairé par la lumière artificielle, éclairé par la Lune, ma compagne. Les liens, on décide de les maintenir ou pas, de les consolider ou de les laisser se rompre. Pourquoi ne pas avoir construit de liens entre ma famille ici et moi? Entre mes cousins, mes oncles, mes tantes, mes cousines et moi?

Quelles forces à l'œuvre m'ont désintéressé de cette opportunité que m'offre la vie d'élargir le cercle de mes relations proches? Comment s'enferme-t-on, sans s'en rendre compte, dans une solitude artificielle?

J'ai, moi aussi, d'une certaine manière, grandi dans l'entre-soi, même si j'aime prétendre avoir baigné dans la diversité. Il y a un Autre dont je n'ai pas envie d'entendre parler. J'imaginais qu'il n'avait aucun intérêt, pas grand chose à m'apprendre de la vie.

Entretenir des fantômes qui ne sont pas les miens par paresse intellectuelle, par manque de courage. Cette fois, j'allais à la rencontre de cet Autre que je ne connaissais pas, qui me faisait peur, qui me terrifiait même.

Une nuit de sommeil au son des mouettes avant le saut dans l'inconnu.

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