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03/10/2015 14h:15 CET | Actualisé 03/10/2016 06h:12 CET

Bledek : j'ai vu le soleil se coucher à l'ouest (16)

Hassen Mehiris pour le HuffPost Algéire

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Le jour J est arrivé, celui où je vais revoir le village de mes parents. J'ai hésité longtemps sur la date et la durée exactes de mon séjour là-bas. Le matin même, je n'étais toujours pas sûr que j'allais réussir à le faire après l'épisode du restaurant.

Avant mon départ en Algérie, j'avais repéré le village sur une carte et l'emplacement supposé de la maison. Mais sans être totalement sûr. Cette maison qui aurait du être mon foyer. Celle qui aurait du me voir grandir mais qui ne m'a jamais vu grandir.

Peu de souvenirs sur cet été 87. Quand j'y pense, je revois mon père peindre les volets méticuleusement. Je le revois longer le balcon, entrer et sortir des pièces. Je revois ce garage immense et les escaliers qui mènent au premier étage. L'odeur du ciment frais est, depuis cette époque, toujours restée une odeur agréable.

Je nous revois avec mes plus jeunes frères et sœur jouer au jeu des 7 familles sur l'escalier qui menait à la terrasse. Il y avait un chemin devant et un marchand de glaces qui venait s'abriter sous le balcon qui donnait sur la rue. Les éléments qui composent le village se mélangent dans mon esprit. Les lieux existent séparément les uns des autres, ils ne sont pas reliés. Où est située la maison de ma grand-mère par rapport à celle de mon père? Où habitent mes oncles et tantes? Je ne sais pas.

Je me souviens d'une gourde en peau de chèvre et moi, tenant la main de mon père, tandis que nous traversions une place écrasée par le soleil. Je me souviens de cette rangée de cheikhs qui m'ont souri quand nous sommes passés devant eux. Je revois l'une de mes sœurs au balcon me crier de ne pas trop m'éloigner.

Cette impression restée gravée de soleil, de cailloux, de désert. Les nuits étaient plus belles que les jours. Je revois le ciel, plus étoilé qu'en France. Je revois les moutons dans la cour de ma grand-mère. Je revois leur regard apeuré et un peu bête. Ma sœur s'est amusée à marcher sur la queue d'un chat, chat qui a hurlé et sauté sur un mouton qui a paniqué.

Les poules, les mouches. Je me souviens des poules qui apprenaient à leurs poussins comment gratter la terre. Je les revois se vautrant lamentablement au sol en battant frénétiquement des ailes alors qu'elles s'élançaient depuis le toit. Le champ de pommes de terre derrière la maison où ma grand-mère m'avait amené pour me montrer les bébés pommes de terre.

Ses mains douces et ridées.

Le matin du jour J, je prends un petit-déjeuner copieux. Je fais traîner tant que je peux.

Le matin du jour J, je me décide à la tester cette terrasse malgré la désespérante absence de la gent féminine. Je lis le journal et je passe au travers des infos. Je prends un premier café, puis un deuxième, puis un troisième. Ce soir, j'aurai vu la maison de mon père. Est-ce qu'elle a changé? Est-ce qu'elle est entretenue? Qui l'entretient? Qui la garde?

J'ai peur, je suis nerveux, je suis impatient. Ma tante est prévenue de mon arrivée, je suis censé appelé mon oncle avant. Ce que je fais. Après m'être présenté et qu'il m'ait remis, il me demande de le rappeler une fois que je serai au village. Mon premier contact avec ma famille ici. Un coup de fil qui a duré 30 secondes.

Je raccroche, je souris. Un pas après l'autre. Il y a des petites victoires dans la vie qui ont un goût particulier.

Je retourne en ville pour acheter quelques cadeaux pour les enfants de mes cousins. Je n'ai aucune idée du nombre ni du sexe de leurs enfants alors j'achète au hasard : poupées, ballon, voitures, sac, bijoux en plastique. J'aurais voulu acheter des livres aussi mais étant incapable de lire l'Arabe, je ne sais pas ce qu'ils racontent et je ne sais pas si mes cousins savent lire le Français. Les livres, ce sera pour une prochaine fois.

De retour à l'hôtel, reprendre ma valise laissée à la consigne. Aborder le premier taxi. Je me voyais agir de l'extérieur. Je me suis vu mettre ma valise dans le coffre et m'asseoir à côté du conducteur. Chaque moment avant mon arrivée au village semblait exister en dehors de moi ou moi, en dehors d'eux.

Comme au ralenti. J'étais seul, je naviguais à vue et je n'avais personne pour influencer mon expérience. Libre. Chaque pas n'appartenait qu'à moi.

Il a conduit sur plusieurs dizaines de kilomètres, l'après-midi était bien avancée, presque terminée. Je regardais le paysage défiler, le soleil à l'ouest. Nous avons traversé plusieurs petits villages, je n'étais pas très loquace. Pas très envie de faire la conversation. Mon taxieur s'est contenté d'écouter la radio et moi, je naviguais dans mes pensées.

J'allais revoir la maison de mon père, j'étais en Algérie. Je ne connais pas cette route, je ne connais pas ces paysages. Je ne connais pas ce cimetière, ni ce pont, ni cette voie ferrée.

Je suis né et j'ai grandi dans une cité industrielle du nord-est de la France. La pluie était plus fréquente que le soleil, le froid plus fréquent que la chaleur.

Arrivé au croisement prendre à droite et arriver dans le village. Concentré pour ne pas rater l'intersection, je guide mon taxieur. Je reconnais le bâtiment qui fait angle et en avançant un peu, je la vois. Les seuls volets bleus de la rue. J'hésite mais je suis pratiquement sûr que c'est celle-là. Mon taxieur, consciencieux veut m'amener à bon port et ne me laisse pas descendre. Il veut me déposer devant la maison de mon oncle. Il demande son chemin à deux adolescents qui traînent. Ils me scrutent.

Le village est désert.

Arrivé devant la porte de la maison de mon oncle, il décharge ma valise et me laisse.

J'ai longuement hésité avant de frapper. Je ne l'ai pas fait. Avant ça, je voulais être sûr que c'était bien elle, la maison aux volets bleus.

Je fais demi-tour et je marche dans sa direction.

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