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16/09/2015 13h:36 CET | Actualisé 16/09/2016 06h:12 CET

Bledek: J'ai voyagé en silence (11)

Hassen Mehiris pour le HuffPost Algérie

Finalement, ça ne sera ni en voiture de location, ni en train mais en bus que je me rendrai à Sétif. Le train a des horaires trop contraignants et conduire en Algérie, même en plein jour, ça sera pour une autre fois. Le "taxieur" qui m'a conduit à Kharrouba depuis Alger-Centre aimait raconter des blagues et rire. Il n'a plus été loquace quand j'ai sorti le caméscope pour filmer la route jusqu'à la gare routière. 

Méfiance. 

Arrivé à Kharrouba, je remarque la gare des taxis collectifs. J'aurais bien tenté l'aventure si j'étais plus à l'aise pour faire trois heures de conversation en Arabe. La prochaine fois, promis, j'essaye. 

Je m'en étais fait une montagne mais, finalement, c'est une gare routière plutôt banale, propre et spacieuse, petite, dans laquelle j'arrive. Les panneaux d'indication sont clairs, le guichetier souriant, les départs plutôt fréquents. J'ai même le temps de prendre un petit-déjeuner et d'appeler ma sœur pour son anniversaire. Ou, au moins, essayer. Je n'arrive pas à joindre la France. Même en essayant plusieurs numéros. Tant pis. 

Une demi-heure d'attente avant le départ. 

J'observe les gens et mon esprit s'évade. Encore. 

Je n'arrive pas à me faire à la dureté des visages. Tous ces regards sont en alerte, ou anxieux, ou résignés, ou durs. Hommes et femmes confondus. Ça me paraît tellement étrange.

Observer les stigmates que je suppose être les conséquences de la guerre civile. Toute une population traumatisée. Tout le monde semble en permanence en alerte. Pas détendus. 

Je me retourne. Tout le monde est silencieux. Pas un mot. Un peu de musique pour moi. Je propose au cheikh qui est en face de moi un morceau de mon croissant. Avec un sourire. Il refuse poliment, le regard dans le vide. Il a l'air triste. 

Jamiroquai, Supersonic dans mes oreilles:

"In the whites of his eyes

There's a supersonic vibe

You can tell by the tears

He's a warrior who cries".

Je suis le premier à monter dans le bus. Le jeune homme qui monte en suivant peut s'asseoir n'importe où, le bus est vide. Il choisit la place... A côté de moi. Il doit avoir mon âge, un peu plus jeune. 

D'abord surpris, je me rappelle d'une expérience décrite par mon professeur de fac en Interculturel.  Dans un bus vide, un seul passager est présent. Un passager français choisira spontanément une place plutôt éloignée du premier passager pour lui accorder et s'accorder de l'intimité. 

La même expérience avec un passager sénégalais. Lui va s'asseoir... A côté du premier passager. Pour ne pas laisser le premier passager seul et pour ne pas être isolé lui-même. 

Si je ne m'étais pas rappelé cette anecdote, j'aurais trouvé la situation plutôt bizarre. En plus de lire la situation pour ce qu'elle était, ce jeune homme m'a enseigné que si je voyageais seul, il valait mieux que je ne m'isole pas. Ce que j'aurais fait spontanément. 

Le voyage a été plutôt calme. Une pause. Mon voisin qui m'offre des gaufres et du café. Plutôt du sucre au café. Je partage ce que j'ai. Un moment simple que j'ai apprécié. 

Rien d'extraordinaire ne s'est passé pendant ce voyage. Je sortais d'Alger pour la première fois et je traversais une (petite) partie de l'Algérie. J'observais une succession de paysages vides, plutôt désertiques à l'approche de Sétif. Je me demandais où était le pays magnifique et glorieux que certains avaient essayé de me vendre. Des champs en jachère jonchés de détritus et de sacs plastiques.

Très peu de personnes dans les petits villages qu'on a traversés. Aucune vie dans le bus. Pas de conversation, pas de rire. Aussi désertique à l'intérieur qu'à l'extérieur. Entendre un bébé pleurer aurait été un soulagement. Même pas. Rien. 

Finalement, après trois heures de route, j'aperçois plusieurs bâtiments sur une colline au milieu du désert. Je n'y suis jamais venu mais je la reconnais de suite. C'est elle, enfin. 

Sétif. 

Je la vois de mes propres yeux. Le bus arrive en gare et tout le monde descend. Je demande à mon voisin comment rejoindre le centre-ville. Il s'éloigne en me regardant comme s'il ne m'avait jamais vu de sa vie et rejoint un membre de sa famille. J'entends de loin "prends le bus". Lequel? Il y en a une vingtaine autour de moi.

Si j'avais été en Inde, j'aurais pris le temps de faire connaissance avec un chauffeur pour qu'il m'indique le bon bus. Mais là,

j'étais trop pressé d'arriver à destination. Ce sera le taxi. 

Aïn Fouara. Hôtel El Bachir. 

Poser mes bagages. Admirer la ville et la vue sur la plaine au sud depuis le 5e étage. 

J'y suis. Je l'ai fait. 

Essayer de rappeler ma sœur.

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