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24/10/2015 14h:05 CET | Actualisé 24/10/2016 06h:12 CET

Bledek : j'ai voulu m'affranchir du temps et de l'espace (22)

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Je n'ai pas senti la lassitude venir tout de suite. Être de nouveau à Alger et profiter de la ville quelques jours avant mon retour en France me semblait être une décision sage plutôt que de parcourir le pays seul comme je l'avais prévu au départ. La peur de m'être retrouvé seul dans un village inconnu de nuit la veille avait suffit à me convaincre que je ne voyagerais en Algérie que sous certaines conditions, plutôt accompagné. Elle avait donc fini par faire son nid cette peur. Même si je n'en voulais pas.

Pour l'heure, je suis de retour à Alger, assis à la terrasse du Milk Bar et je regarde la statue de l'émir Abdelkader.

Sur la place, des enfants jouent sous le regard bienveillant de leur père, de leur mère. Un déficient mental déambule parmi eux. Agité, nerveux mais pas agressif.

Le savait-il, l'émir AbdElKader, que deux siècles après sa naissance, un homme atteint dans ses capacités mentales allait causer l'inquiétude de parents ordinaires sur une place qui porterait son nom?

Cet homme a-t-il eu conscience de l'identité de ce personnage historique sur son cheval lorsqu'il s'approcha de la fillette et qu'il lui fit peur? Qu'est-ce qui l'a rendu fou? Est-ce qu'il est né comme ça ou est-ce que les circonstances de la vie l'ont atteint en profondeur?

Impuissant.

Je commence à être fatigué de l'Algérie. J'avais l'impression que la pesanteur était plus importante ici qu'ailleurs sur la planète. Où est la légèreté?

Toutes les cellules de mon corps devenaient grises devant le spectacle du désespoir. Cet homme, atteint mentalement, a été un nœud de mon passage ici. Quelques minutes à peine, je ne pouvais pas m'empêcher de le fixer et de voir en lui toutes les contradictions qui habitent ce pays. Livré à lui-même, au temps qui passe.

Si je pouvais, je méditerais, là, tout de suite. J'ai besoin de me détacher, sinon, je sens que je vais saturer trop vite. Mon départ n'est que dans 2 jours mais il me semble loin.

Détache-toi de l'espace et fait voler ton esprit.

Détache-toi du temps et observe-le.

Tous les peuples de la Méditerranée ont débarqué sur ces rives. Un célèbre humoriste laissait entendre que cette Terre s'ennuyait de devoir résister à la prochaine invasion.

Fi Bledek, des puissances ont prospéré et rayonné grâce aux ressources de la Terre et aux apports des cultures locales.

A côté, à l'ouest, un royaume prospère a perduré à travers les siècles et brille même si son territoire a été largement amputé au fil du temps. Son expérience est riche d'enseignements mais on lui mène une guerre larvée.

Dans l'espoir d'atteindre les rives européennes, les peuples subsahariens débarquent nombreux prêts à tout pour exaucer leurs rêves d'une vie meilleure à leurs périls. On leur crache dessus au lieu de voir en eux une force pour le présent et pour le futur.

Ailleurs en ville, de hommes nés de l'autre côté de la planète sont venus apporter leur force de travail sur un chantier remporté par leur entreprise. Au détriment des forces locales. Comment on a pu accepter ça ? C'est complètement absurde !

C'est toute la relation à l'étranger qui est ardue et contrariée en Algérie.

Assis à la terrasse du Milk Bar à Alger, mes pensées me permettent de m'affranchir de l'espace et du temps, des évènements récents, à décloisonner ce pays du spectre de la période 54-99.

Je l'appréhende sur une période de temps plus vaste et le remets en perspective avec un pourcentage infime des étrangers avec lesquels il est connecté. J'en ai besoin pour combattre cette sensation permanente d'isolement.

Ils sont nombreux ces gens qui sont liés de près ou de loin à l'Algérie. Ils sont nombreux ceux qui l'ont faite et la font sans y vivre ou qui la rêvent sans y avoir vécu.

Ils viennent des quatre coins du monde ceux qui vont contribuer à construire son avenir.

Au XXIe siècle, nous vivons dans un monde où, pour ne pas être tenus à l'écart, il est nécessaire d'aller voir ailleurs et de laisser les visiteurs entrer chez vous. J'ai besoin d'envisager l'ouverture de l'Algérie même si elle me semble inexistante, sinon j'étouffe ici.

Je suis sur la terrasse du Milk Bar à Alger et je me demande quels bâtiments seront encore présents dans 500 ans et lesquels seront détruits. Les enjeux d'aujourd'hui semblent cruciaux mais seront-ils si déterminants pour les fondations de l'Algérie de demain? Après avoir épuisé les sous-sols de leurs réserves, sur quel contrat social va se bâtir l'Algérie de demain?

J'imagine qu'au XVIe siècle, certains enjeux étaient cruciaux dans le quotidien des tribus qui peuplaient ce territoire.

Qu'en reste-t-il aujourd'hui?

Les mondes se font et se défont dans des laps de temps si courts.

Pour l'heure, je suis à la terrasse du Milk Bar à Alger, je sirote mon café en observant ce groupe de quatre Français qui essaient de paraître moins Français. Quelle tristesse d'en arriver là. La peur et la gêne dans leur regard.

Quand je serai vieux et presque enterré, est-ce que mes nièces et neveux, mes petites-nièces et mes petits-neveux viendront ici de temps en temps ou est-ce qu'ils auront définitivement tourné la page?

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