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31/10/2015 16h:55 CET | Actualisé 31/10/2016 06h:12 CET

Bledek : j'ai senti l'Histoire (24)

Hassen Mehiris pour le HuffPost Algérie

Une ultime aventure avant de reprendre l'avion pour la France. Ce soir et demain soir, je vais dormir chez un Algérien de mon âge et apprendre à le connaître. J'espérais découvrir le quotidien de mon hôte. En réalité, ça n'a pas été possible. Comme la plupart des situations que j'ai vécues en Algérie jusqu'à présent, je ne saurais pas dire ce qui était caché sous les apparences.

Nous sommes arrivés chez lui, il m'a présenté à son frère. Une belle maison, tout juste rénovée. Je l'apprendrai plus tard mais je n'allais pas y dormir. J'ai eu l'impression d'arriver comme un cheveu sur la soupe. Ils étaient occupés à préparer une célébration pour la fin de semaine et devaient avancer sur les préparatifs. Ce qui laissait peu de temps à m'accorder. Je ne demandais pas grand chose, apprendre à connaître une nouvelle personne mais à défaut...

Une heure, une heure trente peut-être ce premier soir avant d'être conduit à une autre maison dans la même ville.

Une superbe maison coloniale... En ruine.

Comme je n'en avais pas eu l'occasion d'en voir jusqu'à présent. Une grande cour protégée par un mur d'enceinte. Magnifique, même de nuit.

Mais... En ruine.

Une splendeur d'architecture tombant en décrépitude. Le choc.

Un mélange d'ébahissement et de tristesse devant cet énorme gâchis.

Une beauté scarifiée.

La bâtisse semblait vouée à une démolition prochaine.

Il m'explique que cette maison a été son foyer et celle de sa famille jusqu'à récemment. Plusieurs familles y habitent encore dont une voisine qui est la cause de leur départ. Je l'entends effectivement hurler sur ses enfants.

C'est donc une tradition en Algérie de laisser les maisons tomber en ruine. J'avais une chose qui m'unissait à mon hôte au moins.

La vue de cette splendide demeure à l'abandon a fini de sceller mon humeur sur cette Algérie que je découvrais pour la première fois.

Comment peut-on vivre dans une maison aussi belle et la laisser pourrir?

L'intérieur était à l'image de l'extérieur : un escalier qui menace de s'effondrer et des murs décrépis. La maison est tellement grande qu'elle a été partagée en 5 appartements. Dans celui où habite mon hôte, le même spectacle. Immense, presque vide, juste quelques meubles subsistent. Une partie donne sur la cour, l'autre, directement sur la mer Méditerranée. Découvrir le spectacle magnifique de la mer au pied de cette splendide demeure.

J'allais dormir deux nuits dans une maison en ruine, avec des voisins hostiles, seul. Je n'avais toujours pas peur. Par précaution, un couteau sous mon oreiller. Je n'ai ressenti que de la tristesse. Cette tristesse avait définitivement recouvert mon corps et mon cœur. Je n'espérais plus d'occasion de connaître la joie et la légèreté en Algérie, je savais qu'elle ne me reviendrait qu'une fois en France.

Seul dans cette maison abandonnée pour ma première nuit, j'explorais de l'intérieur les tréfonds d'un pays laissé à l'abandon. Combien de familles ont-elles vécu ici? Françaises d'abord, puis algériennes. J'ai le sentiment d'être au cœur de l'Histoire.

Allais-je rêver de ses occupants cette nuit?

Allaient-ils habiter mes rêves? Je m'endors au son des vagues sur les rochers.

Le lendemain, un tour dans cette ville. Morne et triste.

Voyage en bus jusqu'à Alger. Morne et triste.

Il pleut. Je tente la montée à pied jusqu'à Notre Dame d'Afrique. Ou plutôt "Madame l'Afrique" comme l'appelait le chauffeur du bus. Il pleut mais c'est d'abord la tristesse que je ressens qui rend cette journée morne. Arrivé au site, je lève les yeux au ciel et j'ai envie de pleurer. Même ce site splendide me paraît triste et morne sous cette pluie. Un lieu chargé d'Histoire que tant de gens rêveraient de visiter. Je marche sur l'esplanade moins de 5 minutes et j'effectue la marche retour sans plus attendre.

Je suis devant cette superbe église et il ne me tarde qu'une chose, que ça se finisse au plus vite. Je décide d'évacuer ces ondes négatives en marchant jusqu'au centre-ville.

Retrouver le port, les quais, voir la mer et envisager une porte de sortie même virtuelle. Un appel à mon frère pour son anniversaire. Je suis en retard de 4 jours. Je n'ai pas le cœur à blaguer. Rentrer. Je n'ai plus que ça en tête.

La maison de mon hôte a été la goutte d'eau. Je suis en colère et je ne comprends pas pourquoi.

Déambuler dans les rues d'Alger que je commence à connaître maintenant. Au retour, en début de soirée, je demande à mon couchsurfer de sortir pour respirer, prendre l'air, prendre un verre. Il y consent. La sortie consistera en un tour de voiture autour de la ville. C'est comme ça qu'ils occupent leurs soirées les Algériens de mon âge? Traîner dehors sans sortir de sa voiture? Nous en avons croisés un certain nombre qui semblaient avoir la même manière de tuer le temps.

Sur ce parking, dans sa voiture. En face, la mer méditerranée. Je l'assure de ma reconnaissance pour m'héberger et m'accorder du temps. Il m'explique sa vision des choses.

La faute aux autres, la faute à pas de chance, la faute à l'État, la faute des fonctionnaires, des riches, des usurpateurs. La faute à son patron, aux autres, toujours aux autres. En mode survie dans une jungle inextricable qui t'engloutit. Lui a travaillé à l'étranger un temps, il sait que d'autres pays fonctionnent, offrent des perspectives. Mais pas le sien.

Il espère réunir vite assez d'argent pour pouvoir repartir. Envisager l'avenir ailleurs. Il a arrêté d'espérer que ça change ici. Les mentalités n'évolueront que trop lentement.

La célébration qu'il prépare est le mariage de sa sœur.

A ma question "Il te tarde de danser avec elle?", il me répond "Comment je pourrais danser avec elle, les hommes et les femmes sont séparés non?".

Mon regard se voile. Nous rentrons. Je le remercie encore.

Mon impatience le lendemain en prenant le bus puis le taxi pour l'aéroport. Mon impatience de retrouver ma liberté et respirer à nouveau.

Je quitte cette Algérie avec une confusion plus grande que celle qui m'habitait quand je ne l'avais pas encore vue. Je sais que rien n'est jamais définitif et que j'aurai besoin de temps pour décanter cette expérience. Tout n'est pas noir, bien au contraire, je repense à Sétif, à ma famille mais lors de cette ultime matinée à Alger, j'étouffe vraiment.

Le soulagement en arrivant à l'enregistrement. A l'aéroport des youyous de mariage. Un couple de pieds-noirs déjeune à côté de moi.

"Tiens Raymond, tu entends? Des Musulmans qui se marient."

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