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23/09/2015 14h:57 CET | Actualisé 23/09/2016 06h:12 CET

Bledek: j'ai senti les forces du destin (13)

Hassen Mehiris pour le HuffPost Algérie

Des destins divergents.

Le lendemain, toujours à Sétif, cette expression me trotte en tête.

Quand je m'approche de la terrasse du café sur la place principale et que j'y vois une assemblée exclusivement masculine, je suis dérouté.

Pourquoi uniquement des hommes ? Quel mal ferait une femme en s'asseyant à une table ? Pourquoi avoir à ce point cloisonné les univers masculins et féminins? Quels dangers redouter en laissant plus de passerelles entre les hommes et les femmes?

Je repense à la nouvelle mode des bars à chichas dans les grandes villes de France où jeunes hommes et jeunes femmes fument et boivent ensemble.

Un Maghreb fantasmé?

Plus tard, à mon retour en France, le sentiment d'étrangeté ressenti quand ma colocataire m'a proposé une bière.

Je ne m'assois pas à cette terrasse. Je prends un café et quelques pâtisseries dans un salon de thé plus éloigné. Les pâtisseries sont plus fades que celles de ma sœur. Deux jeunes filles à la table voisine. En France, j'aurais essayé de croiser leur regard. Ici, je ne le ferai pas. Pas par crainte, juste pour leur foutre la paix.

Une promenade au centre-ville. Faire un tour des boutiques et voir ce qu'on peut y acheter. On trouve de tout. Beaucoup de boutiques de téléphones mobiles.

Au bout de l'avenue du 8 mai 1945, vers le lycée Mohamed Kerouani, je décide de passer le reste de la matinée sur un banc.

Cette matinée sur ce banc a été la plus belle de tout mon séjour en Algérie.

Je me sentais en sécurité.

J'avais tout mon temps, je pouvais profiter de chaque seconde au soleil. En face de moi, la maison des Officiers. Je n'ai pas fait le service militaire en Algérie. Je ne l'ai même pas fait en France. Une journée d'appel à la préparation de la défense passée à jouer au morpion avec mon voisin.

Un rapport à la nation complètement différent.

Les discours nationalistes n'ont pas vraiment la cote en France. Ici, j'ai l'impression qu'une carrière dans l'armée est enviable.

Un cheikh s'assoit à côté de moi, puis son collègue. Ils discutent ensemble.

Un peu plus tard, les lycéens sortent. Je me demande quelles matières ils étudient. J'aimerais le leur demander.

Maths, Physique, Biologie. J'aimerais voir leur livre d'Histoire. Je serais curieux de voir leurs leçons de Français. Qu'est-ce qu'ils apprennent en Arabe? J'imagine qu'ils n'ont pas de Latin, ni de Grec. Est-ce qu'ils ont des cours de religion? L'apparence est identique aux élèves français. Des adolescents qui essaient d'être à la mode.

Garçons et filles mélangés.

J'aurais pu être dans ce lycée.

C'est étrange quand j'y pense. Je n'incarnerai jamais cette possibilité de vie.

Je prends conscience à quel point l'école mais aussi les événements forgent les mentalités. Toutes ces matières qu'ils apprennent, le contenu de ces matières va forger leur manière de voir le monde, les opportunités qu'ils peuvent envisager ou non, l'empreinte qu'ils vont laisser sur le monde.

Si on rapprochait l'enseignement en France et l'enseignement en Algérie, combien de divergences pourrait-on constater ? Combien de similitudes ?

De retour dans le secteur de l'hôtel pour le déjeuner.

Un arrêt à Aïn Fouara.

Le premier d'une longue série.

Tout le monde tient absolument à se prendre en photo à côté ou perché sur cette statue. C'est vrai qu'elle détonne dans le décor cette statue. En France, je ne l'aurais même pas remarquée. Voir une femme nue, même de pierre, dans une ville de province si prude prête à sourire. Les femmes se tiennent à distance respectable. Les hommes, surtout jeunes, se placent bien à côté, un sourire triomphant aux lèvres.

C'est étrange, vraiment. Des destins divergents sur tellement de points.

L'Histoire a choisi d'offrir à une même population, deux destins complètement divergents.

Je me rappelle hier comme j'ai trouvé les jeunes hommes de mon âge prématurément vieillis à la fête foraine.

Je réfléchis au jeu du Destin pendant que je cherche un restaurant pour le déjeuner.

La décision d'un homme a fait prendre à ma vie une direction complètement différente de celle qu'elle aurait pu être. C'était il y a 57 ans à peu près.

Si on avait arrêté le temps juste avant qu'il décide de partir/rester/retourner en France et qu'on lui montre les deux scénarios de vie pour lui et sa famille, quelle décision mon père aurait prise?

Est-ce qu'il a regretté son choix? Plusieurs allers-retours en Algérie me font penser que non.

Je ne sais pas vraiment en fait. Pourquoi a-t-il quand même construit une maison ici?

Mon père.

Il a posé devant Aïn Fouara lui aussi.

Il me manque.

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